Il arrive parfois, dans une vie d’horloger ou de passionné, que l’on tombe sur une montre qui ne se contente pas d’indiquer l’heure — une montre qui pose une question, qui provoque, qui refuse de rentrer dans le rang. À Watches and Wonders 2026, Roger Dubuis a présenté exactement cette pièce : l’Excalibur Perpetual Calendar Quatuor, une alliance inédite entre deux systèmes d’une complexité redoutable, enfermée dans un boîtier de cobalt chrome et limitée à huit exemplaires seulement. Huit. Pas quatre-vingt-huit. Pas huit cents. Huit.

Permettez-moi de vous guider à travers cette création qui, je l’avoue, m’a fait passer une nuit à relire mes notes de mécanismes différentiels.

Le Quatuor : quand quatre valent mieux qu’un

Avant de comprendre pourquoi cette montre est si singulière, il faut revenir sur ce qu’est le Quatuor — l’une des inventions les plus radicales que Genève ait produites ces trente dernières années.

L’ennemi du chronométrage en poignet, c’est la gravité. Depuis qu’Abraham-Louis Breguet inventa le tourbillon en 1801, les horlogers cherchent à neutraliser son influence sur le spiral et le balancier. Le tourbillon résout le problème en faisant tourner l’ensemble du mécanisme de régulation — une fois par minute — pour moyenner les erreurs dues aux positions verticales. C’est élégant, c’est spectaculaire, mais c’est aussi une solution en différé : le tourbillon compense la gravité en une minute complète de rotation.

Roger Dubuis, et plus précisément son équipe de développement sous la direction de Grégory Bruttin, a imaginé une autre voie. Plutôt que de compenser la gravité dans le temps, pourquoi ne pas la neutraliser instantanément ? C’est l’idée fondatrice du Quatuor, présenté pour la première fois au SIHH en 2013, fruit de sept années de recherche.

Le système repose sur quatre balanciers à spiral, inclinés et disposés par paires à 90° l’un de l’autre. Ces quatre oscillateurs sont reliés entre eux par cinq différentiels. Concrètement : chaque paire de balanciers moyenne ses propres erreurs positionnelles, puis les deux paires se moyennent mutuellement. Le résultat est une compensation gravitationnelle qui s’effectue en continu, sans attendre la rotation d’un tourbillon. Les quatre balanciers battent à 4 Hz chacun, soit une fréquence combinée de 16 Hz — un niveau de précision qu’aucun tourbillon simple n’atteint.

Trois brevets mondiaux protègent cette architecture. Le calibre original, le RD101, comptait 590 composants et 113 rubis. C’était déjà une prouesse. Mais Roger Dubuis avait une idée derrière la tête.

Mécanisme de montre de haute horlogerie avec engrenages dorés et argentés visibles

L’ajout du calendrier perpétuel : un défi de miniaturisation vertigineux

Il y a des questions que l’on pose par curiosité, et d’autres par provocation. « Et si l’on ajoutait un calendrier perpétuel au Quatuor ? » appartient à la seconde catégorie.

Le calendrier perpétuel est l’une des complications les plus respectées de l’horlogerie classique. Son principe : mémoriser mécaniquement la durée de chaque mois — 28, 29, 30 ou 31 jours — ainsi que le cycle quadriennal des années bissextiles, sans aucune intervention de l’utilisateur. Une came des mois, dont les reliefs et creux encodent les durées mensuelles, une came bissextile effectuant un tour complet en quatre ans, et un réseau de palettes, bascules et cliquets qui interprètent ces données pour avancer le quantième au bon rythme. Le tout fonctionnera sans correction manuelle jusqu’en l’an 2100 — date à laquelle le calendrier grégorien fait une exception (l’an 2100, divisible par 100 mais pas par 400, ne sera pas bissextile).

Combiner ce mécanisme sophistiqué avec le Quatuor relevait de l’acrobatie mécanique. Le nouveau calibre maison, le RD116, compte 758 composants et 86 rubis — soit un saut colossal en complexité par rapport au RD101 original. Trois brevets distincts protègent les innovations intégrées à ce nouveau mouvement.

Un élément particulièrement ingénieux : le correcteur de mois. Il permet d’ajuster manuellement l’indication du mois d’un simple contact, avec un mécanisme conçu pour protéger les composants d’une sollicitation excessive. Une attention au détail qui, en tant que professeur habitué à expliquer les tolérances dans les montages céramiques, me touche particulièrement : les grands mécanismes sont toujours ceux qui réfléchissent à leur propre fragilité.

L’affichage adopte une forme circulaire symétrique : le jour, la date, le mois et l’année bissextile s’organisent sur le cadran, tandis qu’un indicateur de réserve de marche à 9 heures — une sphère animée dans un double affichage de 180° — révèle l’énergie résiduelle du mouvement à remontage manuel (40 heures de réserve). Le remontage est manuel, ce qui, pour un puriste, est une marque de respect : aucun rotor ne vient perturber la vision du mécanisme.

Le Poinçon de Genève certifie l’ensemble. Roger Dubuis est, rappelons-le, le seul manufacture à apposer systématiquement ce sceau sur toutes ses montres — une promesse de qualité de finition et de fiabilité qu’aucune autre maison n’a eu l’audace de généraliser.

Roger Dubuis en 2026 : un retour aux fondamentaux créatifs

Depuis sa fondation en 1995 par Roger Dubuis et Carlos Dias, la maison genevoise a toujours cultivé une identité à part dans le paysage horloger suisse. Là où d’autres maisons jouent la discrétion et la tradition, Roger Dubuis revendique l’audace, la complexité visible, la mécanique exposée comme une œuvre d’art.

À Watches and Wonders 2026, la maison a fait un choix clair : revenir à ses propres codes plutôt que de courir après la nouveauté pour elle-même. La collection Excalibur — portée par les références arthuriennes qui lui donnent son nom — a structuré l’ensemble des présentations. Le biretrograde, le calendrier perpétuel, le Quatuor : autant de signatures Roger Dubuis que la maison réinterprète et approfondit plutôt que d’abandonner.

Ce positionnement tranche avec certaines tendances qui agitent la haute horlogerie contemporaine. Face aux maisons qui multiplient les matériaux sportifs et les collaborations de mode, Roger Dubuis choisit de s’enfoncer davantage dans sa propre grammaire mécanique — tout en conservant son esthétique spectaculaire. C’est une forme de confiance en soi que l’on peut admirer, même si elle s’adresse à un public nécessairement restreint.

Huit exemplaires : entre rareté absolue et stratégie réfléchie

Huit pièces. Arrêtons-nous sur ce chiffre.

Dans ma carrière d’enseignant, j’ai souvent expliqué à mes élèves que la rareté, en art comme en artisanat, peut être authentique ou construite. La rareté authentique naît de la complexité du geste, du temps incompressible qu’exige une finition irréprochable. La rareté construite n’est qu’un artifice marketing.

L’Excalibur Perpetual Calendar Quatuor appartient clairement à la première catégorie. Le RD116 et ses 758 composants ne peuvent pas être assemblés à la chaîne. Chaque différentiel, chaque came, chaque spiral exige des heures de réglage fin par des mains expertes. La certification Poinçon de Genève impose par ailleurs des standards d’ébauche, de finissage et de chronométrie que peu de manufactures peuvent honorer à grande échelle.

Cela dit, il serait naïf d’ignorer la dimension stratégique de cette limitation. Dans un marché où les pièces ultra-limitées alimentent une demande spéculative et génèrent une visibilité médiatique considérable, huit exemplaires constituent un signal fort. La montre ne sera jamais vue en abondance sur des poignets de célébrités — elle restera dans des collections privées, entre les mains de connaisseurs qui apprécient l’architecture mécanique au même titre que l’on apprécie une pièce unique de raku ou une stèle de grès ancienne.

Le prix ? Sur demande, évidemment. Pour des créations de cette complexité, la discrétion tarifaire fait partie du rituel.

Le boîtier en cobalt chrome : matériau d’ingénieur, montre de collectionneur

Le choix du cobalt chrome pour le boîtier de 48 mm mérite une mention particulière. Ce matériau, utilisé en aéronautique et en chirurgie pour ses propriétés exceptionnelles, offre une résistance aux rayures supérieure à celle de l’acier, une absence de propriétés magnétiques et une dureté qui défie l’usure ordinaire. Sa teinte gris métallique légèrement bleutée — rappelant la couleur naturelle du cobalt dans la nature — dialogue avec les accents bleus du cadran et du bracelet en veau bleu.

Roger Dubuis avait déjà exploré ce matériau dans d’autres versions du Quatuor, notamment l’Excalibur Quatuor Cobalt MicroMelt présentée au SIHH 2017. L’Excalibur Perpetual Calendar Quatuor de 2026 constitue donc une évolution cohérente : mêmes exigences matérielles, complexité mécanique démultipliée.

L’étanchéité est garantie jusqu’à 10 atmosphères (100 mètres) — un détail qui, pour une montre de cette nature, ressemble à une plaisanterie d’ingénieur, mais qui témoigne de la rigueur des assemblages.

Conclusion : une pièce qui interroge le temps dans tous les sens du terme

L’Excalibur Perpetual Calendar Quatuor de Roger Dubuis est, à mes yeux, exactement le type de création qui justifie l’existence des manufactures indépendantes dans l’horlogerie suisse. Elle ne cherche pas à plaire à tout le monde — elle cherche à pousser une idée jusqu’à son terme logique, quitte à produire quelque chose d’aussi intimidant que fascinant.

Quatre balanciers qui négocient ensemble avec la gravité. Un calendrier perpétuel qui mémorise les irrégularités du calendrier grégorien jusqu’en 2100. Sept cent cinquante-huit composants assemblés à la main. Huit exemplaires pour huit collectionneurs qui sauront, je l’espère, regarder ce mouvement avec la même curiosité qu’un potier examine la transformation d’une argile dans le four — comme si chaque engrenage gardait la trace du geste qui l’a mis en place.

Le temps, en horlogerie comme en céramique, n’est jamais une abstraction. Il se touche, il se regarde, il se comprend pièce par pièce.

Sources : Roger Dubuis — Watches and Wonders 2026 | La Côte des Montres — Excalibur Quatuor | Quantième perpétuel — Wikipedia | Roger Dubuis au SIHH 2013 — SJX Watches

— Henri