Il y a des trajectoires qui ressemblent a des romans. Celle de Rexhep Rexhepi en est une — sauf que personne ne l’aurait osee en fiction, parce qu’elle semblerait trop improbable.
Un gamin de 11 ans arrive a Geneve en fuyant la guerre du Kosovo. A 15 ans, il entre en apprentissage chez Patek Philippe. A 25 ans, il fonde sa propre marque. A 31 ans, il remporte le Grand Prix d’Horlogerie de Geneve. A 36 ans, une de ses montres se vend aux encheres pour 924 000 dollars.
Rexhep Rexhepi n’est pas juste un horloger talentueux. C’est un phenomene. Et pour comprendre pourquoi les collectionneurs du monde entier perdent la tete pour ses montres, il faut reprendre l’histoire depuis le debut.
De Zheger a Geneve : la fuite et la revelation
Rexhep Rexhepi est ne en 1987 a Zheger, un petit village du Kosovo. Son enfance est celle d’un garcon curieux, deja fascine par les mecanismes — il demonte tout ce qu’il trouve, montres, radios, tout ce qui a des rouages.
En 1998, la guerre du Kosovo eclate. La famille Rexhepi fuit le pays et rejoint le pere, deja installe a Geneve. Rexhep a 11 ans. Il ne parle pas francais, ne connait personne, debarque dans une ville dont il ignore tout — sauf une chose : Geneve est la capitale mondiale de l’horlogerie.
C’est la que la fascination d’enfance rencontre la realite. Le gamin qui demontait des montres dans un village kosovar se retrouve dans la ville ou l’on fabrique les plus belles montres du monde. Il sait, deja, ce qu’il veut faire.
L’ecole Patek Philippe
A 15 ans, Rexhep Rexhepi est accepte comme apprenti chez Patek Philippe. Pas dans n’importe quel programme — Patek offrait a l’epoque l’un des apprentissages les plus complets de l’industrie, avec des rotations dans les differents ateliers de la manufacture. Theorie horlogere, travail au tour, assemblage, finition, decoration — le jeune homme absorbe tout.
Pourquoi Patek Philippe ? Parce que, comme il l’a explique lui-meme, c’etait la manufacture qui offrait la formation la plus complete. D’autres maisons se specialisaient dans un domaine ; Patek couvrait tout. Et Rexhepi voulait tout apprendre.
Il y passe trois ans. Trois annees fondatrices pendant lesquelles il apprend non seulement les gestes techniques — le perlage, l’anglage, le reglage — mais surtout une philosophie : la recherche de la perfection dans chaque detail, meme invisible. Une lecon qu’il n’oubliera jamais.
Apres Patek, il enchaine les experiences. Il travaille pour d’autres manufactures, accumule les competences, se perfectionne dans les complications. Mais l’idee est deja la : un jour, il fera ses propres montres.
La fondation d’Akrivia
En 2012, a tout juste 25 ans, Rexhep Rexhepi fonde l’Atelier Akrivia a Geneve. Le nom vient du grec akriveia — la precision, l’exactitude. Tout un programme.
Les premieres creations sont des montres a tourbillon, complexes et ambitieuses. L’AK-01, puis l’AK-02, l’AK-04… Chaque piece est entierement realisee a la main dans l’atelier genevois, du mouvement au cadran, en passant par les finitions. Le tourbillon est alors la signature d’Akrivia — un choix audacieux pour un jeune horloger independant, tant la complication est exigeante a maitriser.
La production est infinitesimale. Quelques montres par an, tout au plus. Mais la qualite est deja la, et les connaisseurs commencent a parler de ce gamin qui finit ses mouvements comme un maitre genevois de la vieille ecole.
En 2017, l’AK-06 marque un tournant. C’est la premiere Akrivia sans tourbillon — et sans cadran. Un mouvement entierement visible, decore a la perfection, ou l’heure se lit directement sur les ponts et les platines. Une declaration d’intention : la finition est si belle qu’elle n’a plus besoin de se cacher.
Puis, en 2017, l’atelier demenage dans la Vieille-Ville de Geneve, au coeur du quartier historique ou l’horlogerie genevoise est nee il y a quatre siecles. Ce n’est pas un hasard. Rexhepi s’inscrit deliberement dans cette filiation.
2018 : le Chronometre Contemporain et le GPHG
L’annee 2018 est celle ou tout bascule.
Rexhep Rexhepi presente le Chronometre Contemporain I — la premiere montre de la collection a porter son nom en toutes lettres. Et quelle montre.
Le RRCC I (pour Rexhep Rexhepi Chronometre Contemporain) est une montre « simple » — heures, minutes, petite seconde. Pas de tourbillon, pas de complication spectaculaire. Mais c’est justement la que reside sa force. Quand tu retournes la montre et que tu observes le mouvement a travers le fond saphir, tu comprends. Chaque pont est angle a la main, avec des aretes vives comme des lames de rasoir. Le perlage est d’une regularite obsessionnelle. Les vis bleues sont chauffees a la flamme, pas coloriees chimiquement. Le tirage est la perfection incarnee.
Le boitier mesure 38,5 mm — une taille classique, elegante, qui tranche avec la course au gigantisme de l’epoque. Le cadran est d’une sobriete absolue : index baton, aiguilles dauphine, logo discret. Tout est dans les proportions, dans l’equilibre, dans ce que les Anglais appellent restraint.
Production : 50 exemplaires — 25 en or rose, 25 en platine. Prix de lancement : environ 55 500 CHF. Pour une montre finie a ce niveau, c’etait presque une aubaine.
Et puis, le 9 novembre 2018, au Grand Prix d’Horlogerie de Geneve, le Chronometre Contemporain I remporte le prix de la Montre Homme. Rexhep Rexhepi a 31 ans. Il est le plus jeune laureat de l’histoire du GPHG dans cette categorie. Debout sur scene au Theatre du Leman, visiblement emu, il tient son trophee — et le monde horloger prend acte : un nouveau maitre est ne.

Pourquoi les collectionneurs sont obsedes
Apres le GPHG, tout s’accelere. Les 50 exemplaires du RRCC I sont alloues en un clin d’oeil. Les listes d’attente s’allongent. Les detaillants autorises — une poignee dans le monde : The Hour Glass a Singapour, A Collected Man a Londres, Ahmed Seddiqi a Dubai — se retrouvent submerges de demandes.
Mais pourquoi un tel engouement ? Qu’est-ce que Rexhepi a de plus que les centaines d’autres horlogers independants ?
Plusieurs choses.
La finition, d’abord. A ce niveau de prix (le RRCC I etait vendu autour de 55 000 CHF au lancement), aucune autre montre sur le marche ne proposait des finitions comparables. Les cotes de Geneve, les anglages, les etirages, les biseaux polis — tout etait execute avec une precision qui rivalisait avec des marques facturant trois ou quatre fois plus cher. Les collectionneurs qui avaient l’habitude de payer 200 000 CHF pour ce niveau de finition n’en revenaient pas.
L’authenticite, ensuite. Rexhepi n’est pas un designer qui sous-traite la fabrication. Il est horloger. Il travaille lui-meme sur les mouvements, forme ses collaborateurs, supervise chaque etape. L’atelier est petit — une dizaine de personnes — et chaque montre passe entre ses mains. Dans un monde ou beaucoup de marques « independantes » ne le sont que de nom, Akrivia est une vraie manufacture artisanale.
L’histoire, enfin. Le parcours de Rexhepi — refugie de guerre devenu maitre horloger a Geneve — touche les gens. Ce n’est pas du marketing, c’est la realite. Et dans un milieu ou beaucoup de marques sont des heritage plays adosses a des conglomerats, cette histoire-la a une puissance emotionnelle incomparable.
Le RRCC II et l’envol des prix
En 2021, Rexhepi cree une version unique du Chronometre Contemporain II pour Only Watch, la vente aux encheres caritative. Resultat : 800 000 CHF. Huit cent mille francs suisses pour une montre d’un horloger de 34 ans.
En 2022, le RRCC II entre en production reguliere. Le mouvement est entierement nouveau — calibre manufacture avec des finitions encore plus poussees que le RRCC I. Production : 50 exemplaires en platine et 50 en or rose. Prix : 125 000 CHF — plus du double du RRCC I. Et pourtant, la liste d’attente est encore plus longue.
En mai 2023, un RRCC I en or rose passe chez Phillips a Hong Kong. Estimation : quelques centaines de milliers de dollars. Resultat : 7,24 millions de dollars de Hong Kong, soit environ 924 000 dollars americains. Pres de vingt fois le prix de vente initial. C’est la premiere Rexhep Rexhepi a apparaitre aux encheres publiques, et elle pulverise les records.
Pour mettre ces chiffres en perspective : une montre qui coutait moins de 70 000 dollars en 2018 vaut desormais pres d’un million sur le marche secondaire. Cinq ans apres. Pour un horloger independant qui n’avait pas encore 30 ans quand il l’a creee.
L’atelier aujourd’hui
Aujourd’hui, l’Atelier Akrivia occupe plusieurs espaces dans la Vieille-Ville de Geneve, chacun dedie a un metier specifique — assemblage, decoration, emaillage. L’equipe reste volontairement reduite. La production annuelle se compte en dizaines de pieces, pas en centaines.
Rexhepi est entre dans le cercle tres ferme des horlogers independants qui font rever les collectionneurs — aux cotes de Philippe Dufour, F.P. Journe, et Kari Voutilainen. Mais la ou ces derniers sont des veterans avec des decennies d’experience, Rexhepi est un trentenaire. Le temps est de son cote.
Ce qui frappe quand tu lis les interviews de Rexhepi, c’est l’absence totale de cynisme. Pas de posture, pas de discours marketing rode. L’homme parle de la tradition genevoise avec un respect profond, du travail a l’etabli avec une passion evidente, de la quete de perfection avec une sincerite desarmante. Il ne cherche pas a etre disruptif ou avant-gardiste — il veut perpetuer et sublimer un art seculaire.
Ce que Rexhepi represente
L’histoire de Rexhep Rexhepi depasse l’horlogerie. C’est une histoire d’immigration et d’integration, de talent brut et de travail acharne, de tradition et de modernite. Un gamin kosovar qui arrive a Geneve sans rien et qui, vingt ans plus tard, produit des montres que le monde entier s’arrache.
C’est aussi une histoire qui dit quelque chose sur l’horlogerie independante aujourd’hui. Dans un marche domine par les grands groupes — LVMH, Richemont, Swatch Group — les collectionneurs cherchent de plus en plus l’authenticite, le fait-main, le lien direct avec le createur. Rexhepi incarne tout ca. Sa montre n’est pas un produit — c’est l’expression d’un homme, de son histoire, de son savoir-faire.
Quand je le vois recevoir son prix au GPHG, ou quand je lis les resultats de vente chez Phillips, je me dis que l’horlogerie est encore capable de produire des histoires comme celle-la. Des histoires ou le merite l’emporte, ou le travail paie, ou un adolescent refugie peut devenir un maitre reconnu par ses pairs.
Et ca, ca me rend optimiste pour la suite.

— Elise V.