En novembre 2022, alors que la COP27 se tenait à Charm el-Cheikh, l’industrie horlogère suisse traversait, elle aussi, une révolution silencieuse. Non pas celle des complications ou des nouveaux calibres, mais quelque chose de plus fondamental : une remise en question de sa propre matière première, de ses procédés, de sa responsabilité envers la planète. Pour un métier qui a toujours valorisé la pérennité — un mouvement bien entretenu peut traverser plusieurs générations —, l’enjeu écologique n’est pas anodin. Il est, à bien y réfléchir, au cœur même de l’éthique horlogère.

Permettez-moi de vous emmener dans cet atelier-là : celui où l’on pense la montre non plus seulement comme un chef-d’œuvre mécanique, mais comme un objet responsable.

Les pionniers : quand le luxe prend le virage vert

Breitling et Oris, les précurseurs assumés

C’est Breitling qui, parmi les grandes maisons, a sans doute franchi le pas le plus visible. En 2021 et 2022, la marque soleuroise a lancé sa collection SuperOcean Heritage dans des boîtiers partiellement fabriqués à partir de matériaux recyclés, accompagnant chaque montre d’un bracelet en caoutchouc issu de bouteilles plastiques récupérées en mer. Le message est clair et la démarche cohérente : une montre de plongée doit défendre l’océan qu’elle affronte.

Oris, la manufacture argovienne indépendante, est peut-être celle qui va le plus loin dans l’engagement. Depuis 2019, elle publie un rapport annuel sur ses émissions carbone et compense l’intégralité de son empreinte. En 2022, ses Aquis Date Upcycle affichent des cadrans fabriqués à partir de fonds de bouteilles plastiques — avec une esthétique translucide et légèrement opalescente que je trouve, personnellement, d’une beauté troublante. On n’avait jamais vu cela dans l’horlogerie sérieuse.

Panerai, de son côté, explore l’écosystème du submersible avec des boîtiers en eCERRA, une céramique haute technologie intégrant des matériaux recyclés. La marque florentine, désormais dans le giron de Richemont, articule une rhétorique environnementale autour de l’océan et de la mer — ce qui correspond à son ADN de montre militaire maritime.

Maurice Lacroix AIKON #tide : le boîtier en plastique océanique

L’une des initiatives les plus spectaculaires de ces dernières années reste sans conteste l’AIKON #tide de Maurice Lacroix, présentée en collaboration avec l’organisation #tide ocean material. Le boîtier de cette montre — y compris la carrure, la lunette et le fond — est intégralement moulé dans un plastique récupéré en mer et transformé en granulés de haute qualité.

Il faut comprendre ce que cela représente techniquement. Le plastique océanique, chargé en sel, en algues microscopiques, dégradé par les ultraviolets, est l’un des matériaux les plus difficiles à recycler. Le transformer en un boîtier de montre présentable — et qui résiste aux chocs, à la pression, au temps — relève d’une prouesse industrielle autant que d’un choix éthique. La #tide n’est pas parfaite (la finition reste moins précieuse qu’un acier poli), mais elle démontre que l’impossible devient possible quand la volonté est là.

Montre AIKON en matériaux recyclés et durables

Chopard et l’or éthique : revoir toute la chaîne d’approvisionnement

Si certaines maisons s’attaquent au boîtier ou au bracelet, Chopard remonte plus loin dans la filière. En 2013 déjà, la manufacture genevoise co-fondait la Responsible Jewellery Council et s’engageait dans la démarche Eco Age. Depuis 2018, elle utilise exclusivement de l’or dit éthique — certifié provenant de mines artisanales respectant les droits humains et environnementaux en Amérique latine.

En 2022, Chopard franchit une étape supplémentaire : son acier inoxydable provient désormais à 50 % de sources recyclées, avec un objectif annoncé d’atteindre 80 % d’ici 2025. Pour une manufacture qui produit des milliers de montres et de bijoux par an, l’impact en volume est considérable. Karl-Friedrich Scheufele, co-président de la maison, a déclaré lors de la Watches & Wonders 2022 : « La durabilité n’est pas une option, c’est l’ADN de Chopard pour les décennies à venir. »

C’est une approche que j’admire particulièrement parce qu’elle ne se limite pas au geste marketing. Revoir ses fournisseurs, auditer ses mines, transformer sa chaîne d’approvisionnement — c’est un travail de fond, invisible pour le client final, mais absolument nécessaire.

Atelier d'horlogerie avec outils artisanaux de précision

Alpina Seastrong Diver Gyre : 70 % de filets de pêche recyclés

Puisque nous parlons de matériaux inattendus, il faut mentionner le bracelet de l’Alpina Seastrong Diver Gyre. Cette montre suisse, lancée en partenariat avec l’organisation Healthy Seas, arbore un bracelet fabriqué à partir de filets de pêche abandonnés — les tristement célèbres ghost nets qui s’accumulent au fond des océans, piégeant la faune marine pendant des décennies.

Selon Alpina, 70 % du matériau constitutif du bracelet provient directement de ces filets récupérés, transformés en nylon haute performance (Econyl). La démarche est cohérente avec l’univers de la plongée, et le résultat visuel — un bracelet texturé, légèrement rugueux, dans des coloris marins — est convaincant.

Ce que j’apprécie dans cette initiative, c’est qu’elle ne tente pas de prétendre à ce qu’elle n’est pas. Il ne s’agit pas d’une montre « entièrement écologique » — le mouvement, le boîtier en acier, le verre saphir sont produits de manière conventionnelle. Mais le geste est sincère, documenté, et contribue à financer des opérations de nettoyage en Méditerranée et en mer du Nord.

Grand Seiko : la durabilité par la qualité absolue

Il existe une autre manière d’être durable, radicalement différente de celles que nous venons de décrire. C’est celle de Grand Seiko, et elle mérite d’être méditée.

La marque japonaise ne communique pas sur le plastique recyclé ni sur les filets de pêche. Sa philosophie est plus fondamentale, plus ancienne : fabriquer un mouvement si parfait, si bien ajusté, qu’il pourra fonctionner — avec les entretiens appropriés — pendant cent ans. Peut-être davantage.

Les maîtres artisans de la manufacture de Shizukuishi, dans la préfecture d’Iwate, travaillent selon des techniques héritées des Maki-e et du polissage Zaratsu, qui donnent à leurs boîtiers des finitions d’une précision quasi micrométrique. Les calibres mécaniques Grand Seiko — en particulier le 9SA5 à double impulsion — sont conçus avec des tolérances si serrées et des matériaux si nobles (acier inoxydable de haute pureté, rubis synthétiques, alliages de spiraux propriétaires) que la résistance à l’usure est extraordinaire.

Dans cette vision, la durabilité n’est pas un argument commercial : c’est la définition même de la qualité horlogère. Une montre qui dure cent ans n’a pas besoin d’être remplacée. Elle ne génère pas de déchet. Elle se transmet. C’est l’anti-fast fashion par excellence.

J’y vois une leçon profonde pour notre époque, obsédée par les cycles de lancement, les éditions limitées et les collaborations éphémères : parfois, la meilleure réponse environnementale est simplement de bien faire les choses, une fois pour toutes.

L’énergie solaire : montres sans pile, montres sans compromis

L’horlogerie solaire mérite une mention particulière. Si Citizen et Seiko ont pionné la technologie Eco-Drive et Solar dès les années 1990-2000, 2022 marque une évolution notable : ces mouvements atteignent désormais une maturité technique qui leur permet de rivaliser avec les meilleurs mouvements à quartz thermiques.

La Citizen Promaster de nouvelle génération, par exemple, intègre une cellule photovoltaïque capable de se recharger sous une lumière artificielle de bureau standard. L’autonomie en l’absence totale de lumière dépasse six mois. Une montre solaire n’a plus besoin de pile — donc plus de batterie à recycler, plus de métaux lourds à traiter en fin de vie.

C’est un progrès silencieux mais décisif. On l’oublie souvent, mais la gestion des piles usagées représente un enjeu environnemental réel dans la filière horlogère grand public. Des millions de piles bouton sont changées chaque année dans le monde entier — avec, pour beaucoup, une fin de vie peu maîtrisée.

Ce que tout cela dit de notre rapport à l’objet

En prenant du recul, je crois que la révolution durable de l’horlogerie n’est pas seulement technique. Elle est philosophique.

L’horlogerie de qualité a toujours eu quelque chose de profondément anti-consumériste : on achète une belle montre pour la garder. On la répare plutôt qu’on la remplace. On la transmet à ses enfants. En ce sens, l’horlogerie sérieuse a toujours été « durable » — avant même que le mot existe dans son acception écologique.

Ce que les initiatives de 2022 font, c’est rendre cet engagement explicite, mesurable, communicable. Elles disent à haute voix ce que l’éthique horlogère murmure depuis toujours : un bel objet bien conçu, qui dure, est moins polluant qu’un objet médiocre qu’on jette.

Bien sûr, des dérives existent. Le greenwashing guette toute industrie qui s’empare du vocabulaire de la durabilité. Un bracelet en nylon recyclé ne compense pas une chaîne de production carbonée si le reste n’est pas pensé. C’est pourquoi les démarches les plus crédibles — Oris, Chopard, Grand Seiko — sont celles qui s’inscrivent dans une vision globale, documentée, auditée.

L’horlogerie durable n’est pas une mode. C’est un retour aux sources : la précision, la permanence, le soin. Des valeurs que tout bon horloger reconnaîtra, quelle que soit l’époque.

— Jean-Marc B.