Le marché secondaire de la montre a vécu un épisode sans précédent entre 2020 et 2021 : la bulle spéculative la plus intense que l’horlogerie ait jamais connue. Les Rolex Daytona s’échangeaient à trois fois leur prix boutique, les Audemars Piguet Royal Oak frôlaient les sommets himalayens, et tout ce qui portait un cadran en acier inoxydable s’arrachait comme des petits pains. En 2022, la réalité reprend ses droits — et c’est une bonne nouvelle pour les passionnés qui veulent acheter des montres pour les porter, non pour les spéculer.
La bulle se dégonfle : retour à la normale ou crash brutal ?
Dès le premier trimestre 2022, les signaux d’alarme commencent à clignoter pour les spéculateurs. Chrono24, la plus grande place de marché mondiale pour les montres de luxe d’occasion avec plus de 500 000 annonces actives, publie ses données trimestrielles : les prix des Rolex Submariner et GMT-Master II ont reculé de 15 à 20 % par rapport aux pics de l’automne 2021. La Daytona en acier, reine incontestée de la bulle, cède entre 25 et 30 % selon les références.
Le terme “crash” serait néanmoins exagéré. WatchBox, le revendeur professionnel basé à Genève et Philadelphie, nuance l’analyse dans ses rapports semestriels : il s’agit d’une normalisation, non d’un effondrement. Les prix restent significativement au-dessus des niveaux pré-COVID de 2019. La Rolex Submariner date (réf. 126610LN) se négocie encore autour de 12 000 à 13 000 euros sur le marché secondaire fin 2022, contre environ 9 000 euros en 2019 — soit une prime substantielle, mais bien loin du délire de 20 000 euros observé en 2021.
Les facteurs de la correction
Plusieurs éléments expliquent ce retour à la raison :
La hausse des taux d’intérêt. Lorsque les banques centrales — Fed en tête, BCE en suiveur — remontent leurs taux directeurs, les actifs spéculatifs se dégonflent mécaniquement. L’argent a un coût à nouveau. Les montres achetées avec du crédit bon marché pour être revendues avec profit deviennent une stratégie bien moins attrayante.
La normalisation des chaînes d’approvisionnement. Rolex, qui avait massivement sous-produit pendant la pandémie, commence à reconstituer ses stocks — même si l’attente en boutique reste longue. Cette perspective suffit à calmer les ardeurs spéculatives.
La saturation des acheteurs institutionnels. Les fonds qui s’étaient positionnés sur la montre comme classe d’actifs commencent à réduire leurs expositions, contribuant à la pression vendeuse.

Le grand retour des montres habillées
C’est l’une des tendances les plus fascinantes de 2022 : pendant que les montres sportives en acier corrigent leurs excès, les montres habillées connaissent un véritable regain d’intérêt. Ce mouvement était prévisible — les spécialistes l’annonçaient depuis 2020, mais il avait été éclipsé par la frénésie des Nautilus et autres Royal Oak.
Les données de Chrono24 pour le second semestre 2022 sont éloquentes : les recherches pour les montres habillées de marques comme Jaeger-LeCoultre, A. Lange & Söhne, Patek Philippe (sur les complications dress comme la Calatrava), et Vacheron Constantin augmentent de 30 à 40 % par rapport à la même période de 2021. Sur WatchFinder, le service de rachat-revente de Richemont, les Cartier Tank et Santos voient leur délai de revente se raccourcir considérablement — signe d’une demande accrue.
Pourquoi ce retournement ? Plusieurs hypothèses convergentes :
La lassitude des montres sportives. Après des années de domination quasi-totale du trio Rolex-AP-Patek dans leurs déclinaisons sportives, une partie du marché aspire à autre chose. La diversité reprend ses droits.
Le retour des occasions sociales. Avec la fin des restrictions sanitaires, les dîners en ville, les mariages, les soirées de gala reprennent. La montre habillée retrouve son contexte naturel — et sa légitimité dans l’armoire du collectionneur.
La redécouverte du patrimoine manufacture. Des maisons comme Jaeger-LeCoultre avec sa Master Ultra Thin Perpetual, ou IWC avec sa Portofino, bénéficient d’un regain d’attention. L’acheteur de 2022 veut comprendre ce qu’il achète — les complications mécaniques, la finesse du boîtier, la qualité du cadran — plutôt que simplement détenir un “grail” spéculatif.
Chrono24 et WatchBox : ce que les données nous disent
Les deux plateformes majeures du marché secondaire ont publié des analyses détaillées pour 2022. En voici les enseignements principaux :
Sur Chrono24, le volume de transactions a continué d’augmenter (+12 % par rapport à 2021) même si les valeurs moyennes ont baissé. C’est significatif : le marché n’est pas en récession, il se rationalise. Les vendeurs professionnels (dealers agréés) représentent désormais 60 % des annonces, contre 45 % en 2019 — signe d’une professionnalisation croissante.
Les marques qui résistent le mieux à la correction tarifaire sont révélatrices : Tudor affiche une remarquable stabilité (la Black Bay en acier se maintient entre 2 800 et 3 200 euros), tout comme Omega (la Speedmaster Professional reste solide autour de 3 500 euros). Ces marques n’avaient pas connu la même surchauffe en 2021, elles ne subissent pas la même correction en 2022.
Sur WatchBox, la rotation des stocks s’accélère pour les pièces d’entrée de gamme du luxe (5 000 à 15 000 euros), tandis que le très haut de gamme (au-dessus de 50 000 euros) reste relativement stable. Les acheteurs de Patek Philippe Nautilus ou de Richard Mille ne sont pas du même profil que les spéculateurs de Submariner — ils achètent pour conserver.

Les perdants et les gagnants de la normalisation
Les perdants
Les spéculateurs qui ont acheté au sommet en 2021 sont les grandes victimes de 2022. Celui qui a payé 25 000 euros une Rolex Daytona d’occasion en septembre 2021 la revend au mieux 17 000 à 18 000 euros un an plus tard — une perte sèche de 7 000 euros. La leçon est douloureuse, mais elle était prévisible.
Les flippers professionnels — ces individus qui achetaient en boutique au prix public et revendaient immédiatement avec une prime — voient également leur modèle se fissurer. Rolex durcit ses politiques de vente aux clients récurrents, limitant les achats répétés des mêmes références.
Les gagnants
Les collectionneurs passionnés sont, paradoxalement, les grands bénéficiaires. Ceux qui avaient renoncé à acheter pendant la folie spéculative de 2021 retrouvent en 2022 des prix plus raisonnables, une meilleure disponibilité, et surtout moins de concurrence avec des profils purement financiers.
Les marques indépendantes sortent également renforcées de cette période. Vacheron Constantin, Glashütte Original, Breguet, F.P. Journe pour les plus fortunés — ces manufactures qui n’avaient pas bénéficié de la bulle spéculative n’en subissent pas les contrecoups. Leurs prix sur le secondaire restent stables ou progressent modestement.
Perspectives : un marché qui mature
La stabilisation de 2022 ne signifie pas la fin du marché secondaire des montres de luxe — loin s’en faut. Elle marque plutôt son passage à l’âge adulte. Quelques tendances structurelles méritent d’être observées :
La certification des pièces d’occasion progresse. De plus en plus de marques — Rolex avec sa certification, Cartier avec sa politique de rachat — entrent officiellement sur le marché secondaire. Cette institutionnalisation rassure les acheteurs et professionnalise le secteur.
La transparence des prix s’améliore. Des outils comme Watch Charts ou Market Price de Chrono24 permettent désormais de suivre l’évolution des prix en temps réel, avec des historiques sur plusieurs années. Fini le temps où le prix d’une montre d’occasion était un mystère connu des seuls initiés.
La durabilité entre dans l’équation. Acheter d’occasion, c’est aussi un choix environnemental — et une génération croissante de collectionneurs le revendique. Cette dimension éthique, encore marginale en 2020, commence à peser dans les décisions d’achat en 2022.
Comme l’a écrit le journaliste horloger Ariel Adams sur A Blog to Watch début 2023 en faisant le bilan de 2022 : “The watch market has not crashed — it has grown up.” Le marché n’a pas crashé. Il a mûri.
C’est précisément le destin des marchés sains : après l’euphorie, la raison. Après la bulle, la valeur réelle. Pour les amateurs de montres — ceux qui les achètent pour les porter, les comprendre, les transmettre — 2022 marque le début d’une ère nouvelle, plus saine, plus accessible, et finalement plus proche de ce que l’horlogerie devrait être : une passion, pas une spéculation.
— Sebastien M.