L’hiver dernier, un journaliste parisien m’a posé la question avec la franchise un peu brutale qu’on prête aux non-initiés : « Franchement, pourquoi acheter une montre mécanique à 5 000 euros quand l’Apple Watch Ultra fait dix fois plus pour 900 euros ? »

J’ai souri. Parce que la question révèle une confusion fondamentale sur ce qu’est une montre mécanique. Ce n’est pas un outil de mesure du temps. C’est autre chose. Et c’est précisément ce que nous allons explorer.

Apple Watch Sport, montre connectée sur fond clair — symbole de la technologie wearable

L’Apple Watch Ultra 2023 : une prouesse technique incontestable

Soyons honnêtes : l’Apple Watch Ultra est remarquable. Le modèle 2023 embarque une puce S9, un écran pouvant atteindre 2 000 nits de luminosité, une autonomie de 60 heures en mode économie d’énergie, une résistance à 100 mètres de profondeur, et un GPS de précision double fréquence. Pour les ultra-traileurs, les triathlètes, les plongeurs : c’est une révolution portative.

Elle mesure l’oxygène dans le sang, détecte les chutes, effectue des ECG, surveille le sommeil, appelle les secours en cas d’urgence. Elle concurrence directement Garmin sur le segment des montres sport d’aventure.

Comme je le dis souvent à mes élèves lors des cours sur les complications horlogères : l’électronique peut tout mesurer, tout calculer, tout transmettre. Le problème, c’est qu’elle ne peut pas tout être.

La question de la valeur dans le temps

Voici un fait incontestable : une Apple Watch Ultra achetée 900 euros en 2023 vaudra probablement 80 à 150 euros en 2026. Batterie dégradée, logiciel obsolète, pièces non remplaçables. C’est un consommable technologique — au même titre qu’un téléphone.

Une Rolex Submariner achetée 10 000 euros en 2023 — si elle est entretenue correctement — vaudra 10 000 à 15 000 euros dans dix ans. Certains modèles vintages de Patek Philippe ou d’Audemars Piguet ont vu leur valeur multipliée par cinq ou dix sur vingt ans.

La montre mécanique est un actif patrimonial. La smartwatch est un outil de productivité. Comparer les deux revient à comparer un appartement parisien avec un abonnement Airbnb : les deux rendent service, mais ils ne répondent pas au même besoin.

Ce que la montre mécanique offre que la smartwatch ne peut pas

J’ai passé trente ans dans la Vallée de Joux à construire et réparer des complications horlogères. Ce qui me fascine dans un tourbillon, dans une répétition minutes, c’est l’idée que des centaines de pièces minuscules — certaines de l’épaisseur d’un cheveu — coopèrent pour accomplir une seule tâche : mesurer le temps. Sans batterie. Sans code. Sans serveur.

C’est de l’ingéniosité humaine distillée en métal. Un hommage à trois siècles de perfectionnement artisanal.

Une montre mécanique ne vous enverra jamais de notification. Elle n’analysera pas votre fréquence cardiaque. Mais elle sera encore là dans 100 ans si vous la confiez à un horloger compétent — et elle racontera l’histoire de ceux qui l’ont portée avant vous.

La coexistence : le vrai phénomène de notre époque

Ce qui est fascinant, c’est que l’opposition smartwatch/mécanique est en grande partie fictive dans la pratique. De plus en plus de collectionneurs portent les deux : la smartwatch en semaine pour les données sportives et la connectivité, la montre mécanique le week-end pour le plaisir esthétique et le lien émotionnel.

J’ai moi-même une Apple Watch Series 8 que j’utilise lors de mes randonnées dans le Jura. Et je porte ma JLC Reverso en conférence. Les deux ont leur place, leur moment, leur raison d’être.

La Gen Z — souvent décrite comme accro aux écrans — est précisément la génération qui redécouvre la montre mécanique avec le plus d’enthousiasme. Paradoxe apparent, logique profonde : dans un monde saturé d’écrans et de notifications, le silence d’une montre mécanique, son tic-tac discret, son absence d’écran lumineux, deviennent un luxe rare. Un acte de résistance tranquille contre la tyrannie du temps mesuré.

Verdict : pas de gagnant, deux philosophies

L’Apple Watch Ultra ne menace pas la montre mécanique de luxe. Elle occupe un territoire différent, répond à des besoins différents, s’adresse à une sensibilité différente.

Ce qui menace l’horlogerie mécanique d’entrée de gamme — les montres à quartz bas de gamme, les montres sans identité — c’est en revanche bien réel. Pourquoi acheter une montre à quartz sans âme à 200 euros quand une smartwatch offre cent fois plus de fonctions pour le même prix ?

Mais pour les montres mécaniques avec une âme — un calibre visible, une histoire, un artisanat reconnaissable — la smartwatch ne change rien. Car vous n’achetez pas une Nomos, une Jaeger-LeCoultre ou une Patek pour mesurer le temps. Vous achetez un fragment d’humanité en mouvement.

— Jean-Marc B.