Il existe, dans l’univers de la haute horlogerie, un baromètre que j’observe avec la même attention que les résultats de Bâle ou de Genève : les ventes aux enchères. Car les salles de Phillips, de Christie’s, de Sotheby’s et d’Antiquorum ne mentent pas. Elles révèlent ce que le marché ressent vraiment — loin des communiqués de presse et des vitrines dorées. En 2024 et au début 2025, j’ai suivi ces ventes avec une fascination toute particulière. Ce que j’y ai vu mérite qu’on s’y attarde ensemble.

Un marché qui mûrit — et qui sélectionne

Après les années 2021-2022 où l’euphorie post-pandémique avait propulsé les prix dans des sphères parfois délirantes, le marché secondaire horloger s’est assagi. Mais « assagi » ne signifie pas « affaibli ». Il serait plus juste de dire qu’il s’est clarifié. Les montres ordinaires ont retrouvé des valorisations raisonnables, tandis que les pièces véritablement exceptionnelles — par leur rareté, leur provenance ou leur état — continuent d’établir des records qui donnent le vertige.

Comme dans un mouvement bien réglé, chaque composant retrouve sa place. C’est en réalité une excellente nouvelle pour l’amateur sérieux : le marché récompense désormais la connaissance, pas la spéculation aveugle.

Salle de vente aux enchères horlogères, montres de collection exposées

Patek Philippe : le grand invariant

Patek Philippe demeure la boussole du marché de collection. En novembre 2024, la vente Geneva Watch Auction XX de Phillips a confirmé cette suprématie avec une constance remarquable. La référence 2499, chronographe perpétuel en or rose produit entre 1951 et 1985, continue de fasciner. Un exemplaire de première série, en état quasi muséal, a dépassé 4 millions de francs suisses — une performance qui illustre à la perfection pourquoi la maison genevoise reste la référence absolue pour les collectionneurs institutionnels.

Mais ce qui m’a peut-être davantage ému, c’est la performance des complications moins médiatisées. Une répétition minutes de poche, signée Patek Philippe et datant des années 1910, a trouvé preneur bien au-delà de son estimation. Preuve que la sonnerie — cette complication qui transforme la montre en instrument musical — est loin d’être réservée aux amateurs de l’ancien temps. Elle attire une nouvelle génération d’acheteurs qui cherchent l’émotion sensorielle au-delà du simple affichage.

Rolex vintage : la sagesse des connaisseurs

Du côté de Rolex, la revalorisation des modèles vintage se poursuit, mais de manière plus discriminante qu’auparavant. Exit les simples « Rolex ancienne en bon état » : aujourd’hui, c’est la pièce de caractère qui prime. Les Daytona ref. 6263 « Paul Newman » dial continuent leur ascension, avec des exemplaires bien documentés franchissant régulièrement la barre du million de dollars chez Sotheby’s. Mais ce qui a retenu mon attention lors des ventes de Genève en mai 2024, c’est l’émergence des Submariner ref. 5513 en configuration « Maxi dial » de la fin des années 1970 : des pièces longtemps négligées par rapport à leurs cousines plus anciennes, qui trouvent désormais des acheteurs avisés.

La leçon ? Les connaisseurs avancent toujours une génération en avance sur le grand public. Aujourd’hui, ils achètent les Rolex des années 1970-1980 que personne ne regardait il y a dix ans.

La révélation Seiko et les indépendants : le vrai choc de 2024

Voilà ce qui m’a véritablement surpris — et je mesure mes mots. En 2024, plusieurs ventes ont vu des Seiko Grand Seiko vintage des années 1960-1970 atteindre des prix qui auraient semblé impensables trois ans plus tôt. Je pense notamment aux modèles de la série 44GS — le calibre développé en 1967 selon le concept « Grand Seiko Style » — qui ont régulièrement dépassé leurs estimations dans les ventes spécialisées organisées au Japon et relayées par des maisons comme Antiquorum.

Ce phénomène n’est pas anodin. Il témoigne d’une reconnaissance internationale du génie horloger japonais, longtemps sous-estimé par un marché dominé par la culture helvétique. Pour un passionné comme moi, qui ai toujours admiré la finition « Zaratsu » et la précision des mouvements Seiko de haute gamme, c’est une forme de justice.

Du côté des manufactures indépendantes, les créations de F.P. Journe, de Philippe Dufour et de MB&F continuent de se valoriser remarquablement en vente publique. Une Dufour Simplicity en or, l’une des 200 exemplaires produits, a ainsi changé de mains pour plus de 500 000 francs suisses en 2024 — soit près de dix fois son prix de sortie il y a vingt ans. Le marché reconnaît enfin le génie des indépendants.

Montre de poche Patek Philippe complications, détail du cadran

L’art horloger des années 1970 : une réévaluation en marche

L’une des tendances les plus intéressantes que j’observe concerne les créations originales et souvent audacieuses des années 1970. Cette décennie, que l’on a longtemps regardée avec condescendance comme « l’ère du quartz et du mauvais goût », recèle en réalité des pépites extraordinaires.

Les Audemars Piguet Royal Oak de première génération (ref. 5402, dessinée par Gérard Genta en 1972) atteignent désormais des sommets que leurs contemporains n’auraient pas imaginés. Mais au-delà du cas bien connu de la Royal Oak, ce sont les créations plus confidentielles qui m’intéressent : les Omega Constellation de 1970 en or massif, les IWC Ingenieur SL ref. 1832, ou encore les Jaeger-LeCoultre Memovox de cette période. Ces montres, d’une qualité mécanique irréprochable, proposent une esthétique décomplexée et originale que les nouvelles générations d’acheteurs trouvent authentique.

Comment lire les résultats d’enchères : petit guide pratique

Pour celles et ceux d’entre vous qui souhaitent comprendre ce que signifient les résultats de vente, voici quelques clés que j’ai acquises au fil des années.

Le taux de vente (sell-through rate) est votre premier indicateur. Une vente où 85 % ou plus des lots trouvent preneur est un signal fort de santé du marché. En dessous de 70 %, le marché envoie un message : les prix d’estimation étaient trop optimistes, ou la demande fléchit.

L’écart estimation/résultat est tout aussi révélateur. Une montre vendue à trois fois son estimation haute indique soit une pièce exceptionnelle mal évaluée, soit un désir de possession particulièrement fort de la part de plusieurs acheteurs. Deux acheteurs déterminés peuvent faire s’envoler n’importe quel prix.

La provenance compte plus que jamais. Une montre issue d’une collection célèbre — un industriel genevois, un pilote de Formule 1, un acteur hollywoodien — bénéficiera systématiquement d’une prime. Phillips a notamment développé une expertise dans la mise en valeur des provenances, ce qui contribue à ses performances remarquables.

Les résultats sont publics et consultables. Les maisons publient leurs catalogues en ligne avec les résultats post-vente. Je vous encourage vivement à consulter régulièrement les archives de Phillips Watches, de Christie’s Watches et de Sotheby’s Watches — non pour spéculer, mais pour éduquer votre œil et votre jugement.

Comme je l’avais évoqué dans notre analyse du marché secondaire 2022, les fundements du marché de collection reposent sur la rareté documentée, l’état de conservation et la cohérence de l’ensemble. Ces principes demeurent valables en 2025.

Ce que 2025 nous promet

Les premières ventes de 2025 confirment les tendances observées. La Geneva Watch Auction de novembre 2024 avait déjà planté quelques jalons intéressants. Pour la saison à venir, je surveille particulièrement :

  • Les montres de poche de haute complication du XIXe siècle, dont la cote remonte doucement après une longue traversée du désert
  • Les montres-bracelets suisses des années 1950-1960 en métal, notamment les chronographes Valjoux 72 et Landeron 248 qui équipaient les Heuer, Breitling et Universal Genève de l’époque
  • Les créations contemporaines des indépendants : Rexhep Rexhepi (Akrivia), Laurent Ferrier, Kari Voutilainen — des noms que vous devriez connaître

Pour conclure : le marché comme miroir

Les enchères horlogères ne sont pas qu’un spectacle financier. Elles sont le miroir dans lequel notre époque regarde l’histoire de l’horlogerie et décide de ce qu’elle veut retenir. Quand une Dufour Simplicity se vend dix fois son prix de sortie, c’est la reconnaissance d’un génie individuel. Quand un Grand Seiko des années 1960 trouve preneur à Genève, c’est l’ouverture d’un dialogue entre deux traditions horlogères que tout semblait opposer.

Pour vous qui lisez ces lignes avec passion, sachez que le marché secondaire reste l’un des espaces les plus fascinants du monde horloger — à condition de l’aborder avec patience, humilité et le désir sincère de comprendre ce que chaque montre raconte. Ce n’est pas un marché boursier. C’est un musée vivant où les objets changent de mains, mais pas d’âme.

— Jean-Marc B.