Le 25 avril 2020, a midi pile, heure de Geneve, quelque chose d’inedit s’est produit dans le monde de l’horlogerie. Pour la premiere fois de son histoire, le plus grand salon de haute horlogerie s’est ouvert… sans ouvrir ses portes. Pas de Palexpo, pas de halls climatises, pas de poignees de main entre directeurs en costume. Juste un site web, des videos, et des millions de passionnes devant leurs ecrans.

Bienvenue dans le premier Watches & Wonders digital. Un evenement qui, sans le vouloir, a change la facon dont l’industrie communique avec toi.

Du SIHH a Watches & Wonders : une mue deja en cours

Pour comprendre ce qui s’est passe en 2020, il faut remonter un peu. Le Salon International de la Haute Horlogerie — le SIHH — existait depuis 1991. Cree par Alain-Dominique Perrin, alors president du groupe Vendome (devenu Richemont), c’etait un rendez-vous ultra-exclusif reserve aux journalistes, detaillants et collectionneurs tries sur le volet. Un monde ferme, feutre, ou les marques devoilaient leurs nouveautes dans une ambiance de club prive.

Mais en 2019, la Fondation de la Haute Horlogerie annonce un virage majeur. Le SIHH, apres trente ans d’existence, va changer de nom, de format et d’ambition. Il devient Watches & Wonders Geneva — un nom plus accessible, plus international, qui traduit une volonte d’ouverture. Le nouveau format prevoit deux volets : « The Salon » pour les professionnels, et « In the City » pour le grand public, avec des expositions et des evenements dissemines dans Geneve.

Les dates sont fixees : du 25 au 29 avril 2020. Tout est pret. Et puis le monde s’arrete.

Le Covid bouleverse tout

En mars 2020, la pandemie de Covid-19 frappe l’Europe de plein fouet. Les frontieres se ferment, les rassemblements sont interdits, Geneve se confine. Le salon physique est annule. Pour les maisons horlogeres, c’est un seisme. Des mois de preparation, des budgets colossaux, des prototypes peaufines dans le secret — tout ca pour rien ?

Pas exactement. La FHH prend une decision audacieuse : transformer le salon en experience 100 % digitale. Le site watchesandwonders.com devient une plateforme multimedia gratuite, ouverte a tous, ou chaque marque dispose de son espace virtuel. Videos de presentation, images haute resolution, fiches techniques detaillees, interviews de dirigeants et d’horlogers — tout est la, accessible depuis ton canape.

C’etait une premiere absolue. Et ca a marche bien au-dela des attentes.

Les marques presentes

Le casting de cette premiere edition digitale etait impressionnant. On retrouvait le noyau dur des maisons Richemont — Cartier, IWC, Jaeger-LeCoultre, Vacheron Constantin, Panerai, Piaget, Montblanc, Roger Dubuis, Baume & Mercier — mais aussi A. Lange & Sohne et Hermes.

Chacune a joue le jeu avec plus ou moins de brio. Certaines ont livre des presentations cinematographiques soignees, d’autres se sont contentees de communiques classiques illustres. Mais toutes ont compris que le monde avait change — et que le digital n’etait plus une option, c’etait une necessite.

Alors, qu’ont-elles presente ? Accroche-toi, il y avait du lourd.

IWC : la revolution Portugieser

La grande annonce d’IWC, c’etait la refonte complete de la collection Portugieser. Et pas une petite mise a jour cosmetique — une vraie remise a plat.

Le Portugieser Automatic 40 a ete la star. Inspire du design de la reference 325 des annees 1930, avec sa petite seconde a 6 heures et son boitier de 40 mm seulement, il ramenait la collection a ses racines elegantes. Le calibre 82200 manufacture, avec sa micro-rotor, offrait une epaisseur contenue et un fond transparent sur un mouvement termine avec soin.

Le Portugieser Chronograph s’est decline en trois nouvelles variations — cadran bordeaux, cadran vert et une edition boutique en or 5N avec cadran bleu. Magnifique.

Mais le coup de maitre, c’etait le Portugieser Perpetual Calendar 42. Pour la premiere fois, IWC integrait le calendrier perpetuel dans un mouvement manufacture de la famille 82000, avec les informations calendaires reparties sur trois sous-cadrans. Un calibre entierement concu en interne, dans un boitier de 42 mm — enfin une taille raisonnable pour un QP. Une piece que beaucoup attendaient depuis des annees.

Montre IWC Portugieser Automatic, l'un des modeles phares de la collection revisitee en 2020

Cartier : le retour du Pasha et du Tank Asymetrique

Cartier a frappe fort avec deux comebacks tres attendus.

D’abord, le Pasha de Cartier. La montre ronde iconique des annees 1980, dessinee a l’origine par Gerald Genta, revenait dans un format modernise. Boitier de 41 mm, couronne protegee par son petit bouchon visse relie par une chainette, cadran epure — Cartier a su actualiser le design sans le trahir. Disponible en acier, en or rose et en version squelette, le nouveau Pasha visait clairement une clientele plus jeune.

Ensuite, le Tank Asymetrique. Une piece de caractere, avec son boitier parallelogramme incline qui oblige a lire l’heure « de travers ». Cartier l’a propose en or rose (cadran gris), en or jaune (cadran champagne) et en platine (cadran argente), chaque version limitee a 100 exemplaires numerotes. Un geste fort pour les collectionneurs.

Cote Santos-Dumont, la maison a rendu hommage au pionnier de l’aviation avec quatre editions limitees, chacune gravee au dos d’un des premiers dirigeables de Santos-Dumont — « Le Bresil » (1898), « La Baladeuse », le « n°14 bis » (1906) et « La Demoiselle » (1908). La plus exclusive, en extra-large, etait limitee a 30 pieces.

Et pour les femmes, Cartier a lance le Maillon de Cartier, un tout nouveau design avec un bracelet integre en mailles d’or qui se fond avec le boitier. Un bijou-montre au sens propre.

A. Lange & Sohne : le Zeitwerk Minute Repeater

Si tu devais ne retenir qu’une seule montre de W&W 2020, ce serait peut-etre celle-ci.

Le Zeitwerk Minute Repeater est la seule montre au monde a combiner un affichage mecanique a chiffres sautants avec une repetition minutes decimale. Ca merite qu’on s’arrete.

L’affichage : les heures apparaissent dans un guichet a 9 heures, les minutes a 3 heures, comme sur le Zeitwerk classique. Mais ici, le mecanisme de repetition sonne l’heure avec un timbre grave, les intervalles de dix minutes avec un double son (grave + aigu), et les minutes individuelles avec un timbre aigu. Decimale, pas quarts — une approche beaucoup plus intuitive que les repetitions traditionnelles.

Boitier en or blanc, seulement 30 exemplaires prevus. Le prix ? Si tu dois demander… Mais c’est le genre de piece qui fait avancer l’horlogerie mecanique. La manufacture de Glashutte au sommet de son art.

Vacheron Constantin : complications astronomiques

Vacheron Constantin a joue la carte de l’excellence absolue avec deux pieces de haute complication sorties de ses ateliers Les Cabinotiers.

Le Les Cabinotiers Astronomical Striking Grand Complication affichait 19 complications sur un seul cadran — temps solaire, temps sideral, temps civil, phases de lune, lever et coucher du soleil, carte du ciel, equation du temps, calendrier perpetuel et plus encore. Un tour de force technique dans la lignee des grandes montres astronomiques.

Mais Vacheron a pousse encore plus loin avec le Les Cabinotiers Grand Complication Split-Seconds Chronograph « Tempo », qui culminait a 24 complications — la montre la plus compliquee jamais realisee par la manufacture. Rattrapante, calendrier perpetuel, repetition minutes, phases de lune… Tout etait la.

Cote collection reguliere, la marque a presente son premier tourbillon automatique dans une piece feminine, en or rose ou or blanc, avec un boitier de 39 mm. Un signe des temps : la haute complication n’est plus reservee aux hommes.

Jaeger-LeCoultre : la Master Control se reinvente

Jaeger-LeCoultre a revu sa collection Master Control avec une serie de nouveaux modeles particulierement seduisants.

Le Master Control Chronograph Calendar, anime par le nouveau calibre 759, combinait un chronographe a roue a colonnes et embrayage vertical avec un triple calendrier et un indicateur de phases de lune. Reserve de marche de 65 heures, cadran argente — une piece complete et equilibree.

Le Master Control Date et le Master Control Geographic completaient la gamme, tous animes par des calibres manufacture avec finitions soignees visibles par le fond saphir.

Et la Reverso ? Elle aussi avait droit a sa nouveaute : la Reverso One dans une superbe teinte « lie de vin » sur un cadran guillloche soleil. Elegant et inattendu.

Les autres temps forts

Impossible de tout couvrir, mais quelques autres pieces meritent d’etre mentionnees.

Chez Piaget, l’Altiplano Ultimate Concept — la montre mecanique la plus fine du monde — passait enfin du prototype a la production en serie, avec pas moins de 10 000 combinaisons possibles de personnalisation. Une prouesse technique et une declaration d’intention.

Chez Roger Dubuis, l’Excalibur Diabolus in Machina (« le diable dans la machine ») combinait repetition minutes et tourbillon volant dans un boitier de 47 mm. Piece unique, deja vendue pour 495 500 livres. L’Excalibur Twofold, entierement blanc, etait limite a huit exemplaires.

Montblanc a habille son 1858 Geosphere d’un nouveau coloris bleu glacier avec boitier en titane brosse et lunette ceramique. Les deux hemispheres du cadran effectuent une rotation complete en 24 heures, avec les Sept Sommets marques par des points bleus.

Chez Hermes, l’Arceau L’Heure de la Lune revenait avec des cadrans en meteorite — meteorite du Sahara noir, de Mars et lunaire. Le Slim d’Hermes GMT en or rose avec cadran bleu multi-textures completait une offre resolument poetique.

Et Panerai a lance la Luminor Marina 44 mm dans le cadre de la collection « 70 Years of Luminor », un hommage a l’heritage militaire de la marque.

Archives de Vacheron Constantin, manufacture horlogere genevoise parmi les plus presentes lors de Watches and Wonders 2020

Ce que le digital a change

Avec le recul, cette edition 2020 a ete un tournant. Pas seulement a cause du Covid, mais parce qu’elle a revele une verite que l’industrie refusait de voir : le public existe, il est passionne, et il veut etre inclus.

Pendant des decennies, les salons horlogers etaient des forteresses. Le SIHH, c’etait 30 000 visiteurs professionnels sur invitation. Watches & Wonders digital, c’etait des millions de curieux, de collectionneurs, de neophytes qui decouvraient les nouveautes en meme temps que les journalistes.

Les marques ont aussi decouvert que le format video fonctionnait. Qu’un horloger qui explique son mouvement face camera, ca genere plus d’engagement qu’un communique de presse de quatre pages. Que les reseaux sociaux amplifient tout, en bien comme en mal. Qu’il ne suffit plus de fabriquer une montre exceptionnelle — il faut aussi savoir la raconter.

Est-ce que le digital a remplace le physique ? Non. Les editions suivantes — 2022, 2023, 2024, 2025 — sont revenues au Palexpo avec des foules croissantes, et le salon n’a jamais ete aussi grand. Mais la composante numerique est restee. Le site, les videos, les presentations en direct — tout ca fait desormais partie de l’ADN de l’evenement.

W&W 2020, c’etait l’horlogerie qui apprenait a parler au monde. Et le monde a repondu.

— Elise V.