
Quand ma mère restaure une vieille montre dans son atelier genevois, elle me parle parfois de ses clients les plus fidèles. Et invariablement, il y a des Blancpain. Des Fifty Fathoms des années 1950, des Ultraplate élégantes, des pièces qui ont traversé le temps sans broncher. Ce n’‘’est pas un hasard.
Blancpain est la plus ancienne marque horlogère du monde encore en activité. Et elle a failli ne pas exister.
Jehan-Jacques Blancpain à Villeret, 1735
C’‘’est dans le village de Villeret, dans le Jura bernois suisse, qu’‘’un certain Jehan-Jacques Blancpain ouvre son atelier en 1735. La date fait rêver : on est 30 ans avant la Révolution française, Louis XV est sur le trône, et l’‘’horlogerie suisse est encore balbutiante.
Dès le départ, Blancpain se distingue. La manufacture est intégrée dès les origines — ce qui signifie que les composants sont fabriqués en interne, pas simplement assemblés à partir de fournitures extérieures. C’‘’est une philosophie rare pour l’‘’époque, qui préfigure ce que les grandes manufactures modernes revendiqueraient deux siècles plus tard.
La marque reste dans la famille pendant des générations. Villeret restera son berceau pendant près de 250 ans.
La Fifty Fathoms : la montre de plongée originale (1953)
Avance rapide jusqu’‘’en 1953. Le monde d’‘’après-guerre se passionne pour la plongée sous-marine — Jacques-Yves Cousteau vient d’‘’inventer l’‘’aqualung, les premières missions sous-marines militaires se multiplient.
Robert Meylan et Jean-Jacques Fiechter, alors à la tête de Blancpain, reçoivent une demande des commandos de marine français : ils veulent une montre capable de résister à la pression des profondeurs, lisible dans le noir, et fiable dans des conditions extrêmes.
La Fifty Fathoms naît de cette commande. Son nom vient de l’‘’unité de profondeur maritime : 50 brasses, soit environ 91 mètres. Elle est dotée d’‘’une lunette tournante unidirectionnelle — pour mesurer la durée d’‘’immersion —, d’‘’un cadran hautement lisible et d’‘’une étanchéité alors sans équivalent.
Elle précède la Rolex Submariner de quelques mois. Et à l’‘’instar de la Submariner, elle deviendra une référence absolue.
Ma mère m’‘’a un jour fait tenir en main une Fifty Fathoms originale des années 1950 qu’‘’un client avait apportée pour révision. L’‘’épaisseur du verre, le clic de la lunette, le poids du boîtier — tout disait « sérieux ». Je comprenais pourquoi les marines avaient fait confiance à cette montre.

La crise du quartz et la chute
Les années 1970. La crise du quartz frappe l’‘’horlogerie suisse comme un tsunami. Les montres japonaises à quartz coûtent dix fois moins cher que les mécaniques suisses et sont plus précises. Personne ne veut plus payer pour de la mécanique.
Blancpain ne résiste pas. La marque passe sous le contrôle du groupe SSIH (Société Suisse pour l’‘’Industrie Horlogère) — le même groupe qui possède Omega — et se retrouve dans une situation désastreuse. En 1981, la manufacture n’‘’emploie plus que quelques personnes. Elle est au bord du dépôt de bilan.
Il faudra un homme pour tout changer.
Jean-Claude Biver et la renaissance (1981)
Jean-Claude Biver a 29 ans en 1981. Il travaille pour Omega. Il entend parler de Blancpain, de sa situation catastrophique.
Avec son associé Jacques Piguet, il rachète la marque pour 22 000 francs suisses. Une somme dérisoire pour une maison fondée en 1735.

Biver a une idée claire. Et il la formule en une phrase qui deviendra l’‘’une des plus célèbres de l’‘’histoire horlogère :
« Since 1735, there has never been a quartz Blancpain watch. And there never will be. »
(Depuis 1735, il n’‘’y a jamais eu de Blancpain à quartz. Et il n’‘’y en aura jamais.)
C’‘’est un pari fou. Tout le secteur fuit la mécanique. Lui s’‘’y engouffre.
La stratégie fonctionne. En jouant sur l’‘’histoire, la rareté et le refus explicite du quartz, Biver positionne Blancpain comme la montre mécanique par excellence, pour ceux qui savent. Les collectionneurs répondent. Les journalistes répètent la formule. Blancpain devient un symbole.
Les Grandes Complications : la promesse tenue
Biver ne se contente pas du marketing. Il investit dans le produit. Blancpain lance un programme ambitieux : les six complications majeures dans une seule montre. Quantième perpétuel, phases de lune, chronographe, tourbillon, sonnerie, grande complication.
En 1991, la 1735 est présentée. C’‘’est à ce moment la montre la plus compliquée du monde — six complications dans un boîtier rond de 38 mm. Elle est assemblée à la main par un seul horloger. Elle coûte des centaines de milliers de francs. Il faudra plusieurs années pour en assembler une.

C’‘’est une démonstration technique et symbolique : Blancpain est de retour, et elle entend bien rappeler à l’‘’industrie ce qu’‘’est la vraie horlogerie.
Blancpain aujourd’‘’hui
En 1992, Biver vend Blancpain au groupe Swatch — même groupe qui deviendra le plus grand groupe horloger mondial. C’‘’est une sortie logique : Biver a fait le travail, la marque est sauvée et valorisée, il est temps de passer à autre chose (il ira ensuite ressusciter Hublot, puis Zenith et TAG Heuer).
Aujourd’‘’hui, Blancpain reste basée à Villeret. Elle produit exclusivement des montres mécaniques. La Fifty Fathoms est devenue l’‘’une des montres de plongée les plus collectionnées — les modèles vintage des années 1950-1960 se négocient à des prix importants en salle des ventes.
La manufacture a tenu sa promesse. Depuis 1735, pas de quartz.
Ce que Blancpain m’‘’a appris
Il y a quelque chose de particulièrement beau dans cette histoire. Une marque de 1735 qui meurt presque, rachetée pour 22 000 francs par un homme de 29 ans qui parie tout sur la mécanique au moment précis où tout le monde fuit la mécanique.
C’‘’est une leçon pour nous tous, dans l’‘’atelier comme ailleurs : parfois, la contre-tendance est la seule tendance qui vaille. Et les objets qui résistent au temps sont ceux qui sont fabriqués sans compromis.
Ma mère me dit souvent que les Blancpain qu’‘’elle révise sont parmi les plus belles à l’‘’intérieur. Pas pour la galerie — pour la conscience professionnelle de ceux qui les ont construites.
Ça, ça ne s’‘’invente pas en 1981. Ça s’‘’hérite depuis 1735.
— Elise V.