L’horlogerie chinoise, on en parle souvent avec un mélange de condescendance et d’ignorance. « Mouvements chinois », c’est devenu un quasi-synonyme de qualité médiocre dans certains cercles de collectionneurs. C’est non seulement injuste, mais c’est surtout le signe d’une méconnaissance totale d’une histoire fascinante qui s’étend sur plus de quatre siècles.

Permets-moi de te raconter comment la Chine est passée de la fascination impériale pour les horloges européennes à la plus grande production de mouvements mécaniques au monde.

Matteo Ricci et la porte des horloges

L’histoire commence en 1582, quand un jésuite italien du nom de Matteo Ricci débarque à Macao, comptoir portugais sur la mer de Chine méridionale. Les jésuites cherchent un moyen d’entrer en Chine pour évangéliser — mais la cour impériale est fermée aux étrangers. Alessandro Valignano, qui dirige la mission jésuite en Extrême-Orient, comprend qu’il faut offrir quelque chose que les Chinois n’ont pas.

Ce quelque chose, ce sont des horloges mécaniques. Au début des années 1600, Ricci offre des horloges à ressort à l’empereur Wanli. L’effet est immédiat : ces machines qui sonnent toutes seules, qui mesurent le temps avec une précision inconnue des clepsydres et des cadrans solaires chinois, fascinent la cour. Les jésuites obtiennent leur laissez-passer.

C’est un marché faustien remarquable : l’accès à l’empire le plus peuplé du monde, contre des horloges et des connaissances scientifiques. Et c’est le début d’une relation entre la Chine et l’horlogerie mécanique qui ne s’est jamais vraiment interrompue.

Portrait de Matteo Ricci et de Xu Guangqi, gravure d'Athanasius Kircher, 1667 — les jésuites ont introduit l'horlogerie mécanique en Chine

L’empereur Kangxi : le premier grand horloger chinois

Mais c’est sous le règne de l’empereur Kangxi (1662-1722) que l’horlogerie prend véritablement racine en Chine. Kangxi n’est pas un monarque ordinaire — son règne de soixante et un ans est le plus long de l’histoire chinoise, et son appétit pour les sciences occidentales est insatiable.

En 1680, Kangxi prend une décision fondatrice : il ordonne la création d’ateliers horlogers internes, supervisés par l’administration de la maison impériale, sur le modèle de l’Académie royale des sciences de Louis XIV — dont il a entendu parler par les jésuites. Le Zimingzhongchu, littéralement « Office des cloches qui sonnent d’elles-mêmes », est installé dans la Cité interdite, avec deux ateliers à Pékin et un au Yuanmingyuan, le Palais d’été.

Les artisans chinois, formés par des jésuites comme le Suisse François-Louis Stadlin et le Portugais Tomás Pereira (1646-1708), ne se contentent pas de réparer les horloges européennes. Ils fabriquent leurs propres pièces — pendules, automates, mécanismes musicaux. En tant qu’horloger, je peux te dire que maîtriser la fabrication d’un automate musical au XVIIe siècle, c’est un exploit technique considérable, quelle que soit la latitude.

Kangxi baptise ces merveilles mécaniques « zimingzhong » — les cloches qui sonnent d’elles-mêmes. Il les collectionne, les expose, et les utilise à la fois comme instruments astronomiques et comme symboles de sa maîtrise du temps et du cosmos. Pour un empereur qui se considère comme le lien entre le ciel et la terre, contrôler le temps a une dimension quasi métaphysique.

Portrait officiel de l'empereur Kangxi en tenue de cour, fondateur des ateliers horlogers de la Cité interdite

Canton : la capitale des horloges d’exportation

Après Kangxi, son petit-fils Qianlong (1736-1795) pousse la passion encore plus loin. Mais c’est surtout à Canton (Guangzhou) que se développe une production horlogère remarquable. Les artisans cantonais, inspirés par les horloges anglaises et européennes importées, créent des pièces hybrides qui mélangent les techniques mécaniques occidentales avec l’esthétique chinoise traditionnelle.

Le commerce est considérable. Durant la saison commerciale de 1770-1771, les horloges représentent au moins 35 % du commerce privé des navires à destination de la Chine. Le Britannique James Cox est le fabricant d’horloges le mieux documenté de ce marché. Ses automates spectaculaires — paons mécaniques, éléphants dorés, fontaines animées — sont conçus spécifiquement pour le goût chinois.

Mais Canton ne se contente pas d’importer. Les ateliers du Zaozongchu (atelier impérial) à Guangzhou et à Suzhou produisent des pièces qui rivalisent avec les importations européennes. Des horloges à automates avec des robots calligraphes, des oiseaux chanteurs, des scènes animées d’une complexité stupéfiante.

La fête s’arrête en 1796, quand l’empereur Jiaqing monte sur le trône et décrète que les zimingzhong sont un gaspillage frivole. Le commerce s’effondre. Et pendant un siècle et demi, l’horlogerie chinoise entre dans un long sommeil.

Shanghai Watch Factory : le réveil de 1955

Il faut attendre le milieu du XXe siècle pour que la Chine se remette à fabriquer des montres. Avant 1955, la « fabrication » horlogère chinoise consiste à importer des mouvements complets et à les installer dans des boîtiers fabriqués localement — une activité concentrée à Shanghai.

En janvier 1955, le gouvernement de la République populaire décide de changer les choses. Quatre artisans reçoivent l’ordre de créer la première montre entièrement chinoise. C’est la naissance de la Tianjin Watch Factory, future Seagull. Presque simultanément, la Shanghai Watch Factory est fondée en 1956.

Ces premières montres sont rudimentaires — des copies de mouvements suisses, assemblées avec des machines-outils adaptées. Mais elles fonctionnent. Et pour un pays qui sort de décennies de guerre et de chaos, c’est un symbole de souveraineté industrielle considérable.

Dans les années 1960, Seagull produit le premier mouvement automatique chinois, le calibre ST5. La montre « Dong Feng » (Vent d’Est) entre sur le marché international en 1973 sous la marque Seagull — c’est la première montre chinoise exportée.

Seagull : le géant silencieux

Aujourd’hui, Tianjin Seagull est tout simplement le plus grand fabricant de mouvements mécaniques au monde. Environ un quart des vingt millions de mouvements mécaniques produits chaque année dans le monde sortent de ses usines. Un quart.

Le mouvement star de Seagull, c’est le ST19 — un chronographe mécanique à remontage manuel, copie du calibre suisse Vénus 175 des années 1960. Ce mouvement a une importance capitale dans l’histoire horlogère récente : c’est lui qui a permis à des dizaines de micromarques (et même à certaines marques établies) de proposer des chronographes mécaniques à des prix autrefois inimaginables.

Mais Seagull ne se limite pas aux copies. La manufacture a développé ses propres complications — tourbillons, répétitions minutes, calendriers perpétuels. En 1992, elle avait failli disparaître en abandonnant le mécanique pour le quartz. Cinq ans plus tard, retournement complet : retour exclusif au mécanique. Un pari audacieux qui s’est avéré visionnaire avec le renouveau mondial de l’horlogerie mécanique.

En 2019, Shanghai Watch Industries et Tianjin Seagull ont formé un partenariat sud-nord pour relancer l’industrie horlogère chinoise. Le signal est clair : la Chine ne veut plus être seulement l’usine du monde, elle veut être reconnue comme terre d’horlogerie.

La renaissance contemporaine : Qin Gan et les indépendants

Et c’est peut-être le chapitre le plus passionnant. Ces dernières années, une nouvelle génération d’horlogers indépendants chinois a émergé, portée par une ambition qui n’a rien à envier aux indépendants suisses.

Qin Gan, originaire de Chongqing, est sans doute le plus connu. Après trente ans de restauration de montres anciennes, il lance sa propre marque en 2017 et présente la Pastorale en 2021 — une montre habillée d’une finition exceptionnelle qui a fait sensation dans le monde entier. Ses pairs le comparent aux meilleurs indépendants suisses.

D’autres noms émergent : Atelier Wen, qui puise dans l’artisanat traditionnel chinois pour ses cadrans ; Celadon Haute Horlogerie, qui s’inspire des céramiques Song ; LYH, qui combine complications classiques et esthétique chinoise.

Ces horlogers ne copient pas la Suisse. Ils revendiquent une identité horlogère proprement chinoise, ancrée dans quatre siècles d’histoire — des ateliers de Kangxi aux manufactures de Tianjin, en passant par les automates de Canton.

Le cercle se referme

Quand tu regardes un mouvement Seagull ST19 sous une loupe, tu vois un calibre qui descend en ligne directe du Vénus 175 suisse. Mais tu vois aussi l’aboutissement d’une histoire qui commence avec Matteo Ricci offrant une horloge à un empereur Ming, qui passe par les ateliers de la Cité interdite, par les automates fabuleux de Canton, par le long sommeil du XIXe siècle, et par la renaissance industrielle de 1955.

L’horlogerie chinoise n’est pas un accident. C’est une tradition de quatre siècles, interrompue et reprise, qui est aujourd’hui en train d’écrire son chapitre le plus ambitieux. Et en tant qu’horloger, je peux te dire que ce chapitre mérite toute notre attention.

— Jean-Marc B.