Tu savais que pendant des siècles, les femmes ont fait tourner l’industrie horlogère suisse sans que personne ne retienne leurs noms ? C’est l’une des grandes injustices de l’histoire de l’horlogerie. Derrière chaque montre de poche en or qui faisait la fierté d’un gentleman genevois, il y avait souvent des mains féminines — minutieuses, sous-payées, et systématiquement invisibilisées.
Il est temps de remettre les pendules à l’heure.
Les ouvrières de l’ombre : la manufacture au féminin
Dès le XVIIe siècle, la Suisse se distingue du reste de l’Europe. En France et en Angleterre, les femmes sont tout simplement interdites d’exercer le métier d’horloger — une exclusion qui ne sera levée qu’en 1785. À Genève, en revanche, elles peuvent rejoindre les rangs des maîtres horlogers dès 1690. Mais ne te fais pas d’illusions : le terme « maître horloger » cache une réalité bien plus nuancée.
Dans la pratique, les femmes occupent les postes les plus fins et les plus répétitifs de la chaîne de production. Fabrication des chaînes de fusée, finition des vis, polissage des aiguilles et des charnières — tout ce travail de précision extrême qui exige une dextérité hors du commun. Dans la Vallée de Joux, où les hivers rigoureux poussent les fermiers à s’installer à leurs établis, hommes et femmes travaillent côte à côte dans les étages supérieurs des fermes, baignés par la lumière naturelle.
En 1843, la ville de Genève franchit un pas symbolique en créant la première école d’horlogerie pour jeunes filles. Les autres pays ne suivront qu’en 1910 — près de soixante-dix ans plus tard. Et dès les années 1920, les manufactures suisses comptent autant de femmes que d’hommes dans leurs ateliers. Autant de femmes, et pourtant aucune dans les livres d’histoire.
Marie-Antoinette, Caroline Murat : des collectionneuses d’exception
Si les ouvrières sont invisibles, les clientes royales, elles, laissent une trace — même si c’est souvent à travers leurs maris et leurs frères que l’histoire les mentionne.
Marie-Antoinette est sans doute la collectionneuse la plus célèbre de l’histoire horlogère. La montre Breguet N° 160, commandée en 1783 par un officier de sa garde, devait intégrer toutes les complications connues à l’époque. Vingt-trois complications au total. L’ironie cruelle de l’histoire : la montre ne sera achevée qu’en 1827, soit trente-quatre ans après l’exécution de la reine.
Mais la vraie passionnée, c’est Caroline Murat, sœur cadette de Napoléon et reine de Naples. Entre 1805 et 1814, elle achète pas moins de trente-quatre montres chez Breguet. Ce n’est pas du caprice aristocratique : Caroline discute des complications, suit les avancées techniques. En 1810, Breguet lui livre ce qui est considéré comme la toute première montre-bracelet de l’histoire — un répéteur à minutes monté sur un bracelet de fils d’or tressés. Une femme, première cliente d’une montre-bracelet. L’ironie ne manque pas.

Carole Forestier-Kasapi : la femme qui a donné ses mouvements à Cartier
Avançons de deux siècles. En 1999, une ingénieure française rejoint les ateliers de Cartier à La Chaux-de-Fonds. Son nom : Carole Forestier-Kasapi. En 2005, elle prend la tête du département de création des mouvements. Ce qui va suivre est tout simplement spectaculaire.
Sous sa direction, Cartier passe de maison joaillière qui achète ses calibres à l’extérieur à véritable manufacture horlogère. En 2008, le premier mouvement « maison » voit le jour. Suivront vingt-neuf mouvements propriétaires, dont deux calibres de base — le 1904 PSMC et le 1904 CHMC chronographe — et deux montres concept ID qui repoussent les limites de l’horlogerie traditionnelle.
Sa méthode ? D’abord comprendre parfaitement la tradition, puis tout remettre en question. Son chef-d’œuvre, l’Astrotourbillon de 2010, réinvente le tourbillon classique après cinq ans de recherche. Ses pairs et collègues la décrivent comme un génie de la conception de mouvements — un mot qu’on emploie rarement dans l’industrie, et encore plus rarement pour une femme.
Aujourd’hui directrice des mouvements chez TAG Heuer, elle continue à bousculer les conventions. Quand on lui demande ce que c’est qu’être une femme dans l’horlogerie, elle répond qu’elle préfère qu’on parle de son travail.
Les collectionneuses d’aujourd’hui : la fin du « shrink it and pink it »
Pendant des décennies, l’industrie horlogère a eu une stratégie simple pour s’adresser aux femmes : prendre une montre d’homme, la réduire de quelques millimètres, et la proposer en rose. Le fameux « shrink it and pink it » — rétrécis et colore en rose. Comme si les femmes ne s’intéressaient qu’à l’esthétique et jamais à la mécanique.
Les chiffres racontent une tout autre histoire. Selon une étude d’Allied Market Research de 2021, 54,4 % des acheteurs de montres à plus de 1 200 dollars sont des femmes. Plus de la moitié. Et ces femmes achètent leurs propres montres — elles ne les reçoivent plus en cadeau de leur conjoint. Elles s’intéressent aux complications, aux mouvements manufacture, aux séries limitées.
Des communautés en ligne comme Redbar Women et des comptes Instagram dédiés aux collectionneuses ont explosé ces dernières années. Les marques commencent à comprendre : il ne s’agit plus de proposer un boîtier de 28 mm serti de diamants, mais des montres mécaniques sérieuses en 36 ou 38 mm, avec de vrais calibres et des finitions soignées.
Ce qu’il reste à faire
L’histoire des femmes dans l’horlogerie est une histoire d’effacement systématique. Des ouvrières genevoises du XVIIe siècle aux assembleuses anonymes des manufactures du Jura, des collectionneuses royales dont on ne retient que le nom de leur horloger aux ingénieures contemporaines qu’on présente d’abord comme des exceptions — le schéma se répète.
Mais quelque chose change. Des historiennes de l’horlogerie travaillent à exhumer les archives des manufactures. Des marques comme Breguet commencent à raconter l’histoire de Caroline Murat autrement que comme une note de bas de page. Et dans les ateliers de La Chaux-de-Fonds, de plus en plus de femmes occupent des postes de direction technique.
La prochaine fois que tu admires un mouvement à travers un fond saphir, pose-toi la question : qui a poli ces anglages ? Qui a fini ces vis bleuies ? L’histoire invisible des femmes dans l’horlogerie n’attend qu’une chose — qu’on la raconte enfin à voix haute.
— Élise V.