
Un entrepreneur horloger qui a tout plaqué
Max Büsser a 39 ans en 2005. Il est directeur général de Harry Winston Rare Timepieces. Salaire confortable, prestige, reconnaissance. Il dirige une des maisons les plus glamour de l’horlogerie.
Et il démissionne.
Pourquoi ? Parce qu’il s’ennuie. Parce qu’après 12 ans dans les grandes maisons — d’abord Jaeger-LeCoultre, puis Harry Winston — il réalise qu’il veut faire autre chose. Pas des montres. Des machines.
MB&F. L’acronyme cache quelque chose d’inhabituel dans ce secteur : Maximilian Büsser and Friends. Ses amis. Les horlogers, les ingénieurs, les artistes avec lesquels il veut créer. Le modèle économique est simple et radical : chaque pièce est co-créée avec un artisan différent. Pas de style-maison figé. Pas de répertoire à respecter.
Une liberté totale. Et totalement risquée.
Les Horological Machines : des sculptures qui donnent l’heure
La première pièce sort en 2007. La HM1 — Horological Machine N°1. Elle ne ressemble à rien de connu.
Deux dômes en saphir. Des turbines latérales. Un boîtier qui évoque à la fois un moteur de Formule 1 et un vaisseau spatial. Il faut un moment pour comprendre où lire l’heure.
C’est exactement l’effet recherché.
Büsser a une théorie : l’horlogerie de luxe s’est enfermée dans ses propres codes. Cadran rond, index, aiguilles. Élégant, certes. Mais prévisible. Lui veut provoquer une réaction émotionnelle avant toute considération technique.
Depuis, la gamme HM a continué à progresser. HM2, HM3, HM4 — le « Thunderbolt » qui ressemble à un avion de chasse. HM6 — la « Space Pirate ». HM9 — le « Flow ». HM10 — le « Bulldog », 10 ans après la HM1.
Chaque numéro est une nouvelle histoire. Chaque histoire implique un horloger partenaire différent.
« Je ne veux pas faire la même montre en dix couleurs. Je veux faire dix montres différentes qui n’‘’ont rien en commun sauf l’‘’obsession de la qualité. »

Legacy Machines : le classicisme par le prisme de MB&F
Vers 2011, Büsser opère un virage inattendu.
Il lance les Legacy Machines — LM1, LM2, LM Split Escapement, LM Perpetual, LM Thunderdome. Ces pièces sont radicalement différentes des Horological Machines. Cadrans sobres, boîtiers ronds, pont volant suspendu au-dessus du mouvement.
En apparence, du classicisme pur. En réalité, du classicisme revisité avec une technique poussée à l’‘’extrême : le grand balancier surélevé, visible comme une pièce de théâtre sur scène, bat avec une amplitude majestueuse.
L’‘’idée est forte : et si on prenait les codes classiques de l’‘’horlogerie et qu’‘’on les poussait si loin qu’‘’ils devenaient eux-mêmes subversifs ?

La LM Perpetual — développée avec Stephen McDonnell — est régulièrement citée parmi les meilleures complications calendaires de la décennie. Et elle tient dans un boîtier de 44 mm qui passe encore en soirée.
M.A.D. Gallery : l’‘’art mécanique comme destination
MB&F ne se contente pas de vendre des montres. En 2011, la première M.A.D. Gallery ouvre à Genève. M.A.D. : Mechanical Art Devices.
Ce sont des espaces qui exposent des objets cinétiques, des sculptures mécaniques, des automates. Des poulpes en métal qui bougent. Des robots musicaux. Des horloges qui ne ressemblent à aucune horloge.
Aujourd’‘’hui il y a des M.A.D. Gallery à Taipei et Dubaï en plus de Genève. Ce ne sont pas des boutiques de montres. Ce sont des musées-galeries-showrooms où le mécanique est célébré comme art à part entière.
C’‘’est une extension logique de la philosophie MB&F : une montre n’‘’est pas un instrument de mesure du temps. C’‘’est une machine qui raconte une histoire.
Les collaborations : l’‘’ADN MB&F
Pas de HM ou LM sans un artisan horloger au cœur du projet. C’‘’est la règle fondatrice de MB&F.
À travers les années, les noms associés aux créations incluent Kari Voutilainen (pour les finitions et certains mouvements), Stepan Sarpaneva (décorations et phases de lune), Stephen McDonnell (calendriers perpétuels), Jean-Marc Wiederrecht (mouvements).
Chaque collaboration est signée et reconnue. Dans un secteur où les manufactures gardent jalousement leurs secrets de fabrication, MB&F affiche ouvertement ses partenaires.
C’‘’est une vision de l’‘’horlogerie comme travail collectif — pas comme secret d’‘’État.
Les chiffres et la cote
MB&F produit environ 200 à 250 pièces par an. C’‘’est délibérément infime.
Les prix boutique varient entre 60 000 et 350 000 CHF selon les modèles. Sur le marché secondaire, les premières HM — notamment la HM1 — se négocient à des tarifs bien supérieurs à leur prix de lancement.
En 2019, MB&F a fêté ses 10 ans au GPHG avec plusieurs nominations. La marque a remporté le prix « Montre Audacieuse » en 2014 avec la HM6.
Pourquoi MB&F importe vraiment
Max Büsser a réussi quelque chose de rare : créer une maison qui n’‘’aurait aucune raison d’‘’exister selon les règles du marché, et en faire l’‘’une des références les plus suivies par les collectionneurs world wide.
Il y a une leçon là-dedans. L’‘’horlogerie de luxe est un secteur conservateur par nature — les codes centenaires rassurent. Mais il y a une niche, limitée et fidèle, pour ceux qui veulent autre chose.
MB&F a trouvé cette niche. Et l’‘’a transformée en mouvement culturel.
L’‘’ancien journaliste tech que je suis ne peut pas s’‘’empêcher d’‘’y voir un parallèle : quand Apple a sorti le premier iPhone en 2007 — la même année que la HM1 — personne ne croyait non plus que les gens voulaient un « ordinateur dans leur poche ».
Sometimes, les fous ont raison.
— Karim A.