Tu te souviens de cette sensation, la première fois que tu as ouvert un fond de boîtier et découvert un calibre qui ne ressemblait à rien de connu ? C’est exactement ce que j’ai ressenti en découvrant Behrens. Sauf que cette fois, le choc ne vient pas de La Chaux-de-Fonds ou de la Vallée de Joux — il vient de Shenzhen, en plein cœur du delta de la Rivière des Perles.
Et en ce mois d’avril 2026, la petite manufacture chinoise de 48 personnes s’installe officiellement au Palexpo de Genève pour Watches & Wonders. Première marque chinoise indépendante à franchir cette porte. Oui, tu as bien lu.

De Shenzhen à Genève : le parcours de Lin Bingqiang
L’histoire commence dans les années 1990. Lin Bingqiang est alors designer de joaillerie haut de gamme et enseignant. Le genre de profil qu’on ne croise pas souvent dans l’horlogerie — et c’est précisément ce qui rend son parcours fascinant. Il ne vient pas du sérail, il n’a pas grandi dans un atelier suisse entouré de potences et de tours. Il a appris en faisant, en démontant, en réinventant.
Au milieu des années 2000, Lin ouvre sa propre unité de production horlogère à Shenzhen. Pendant plusieurs années, il travaille en OEM — production sous contrat pour d’autres marques. Il conçoit des cadrans, développe des affichages, transforme des mouvements de base en créations méconnaissables. Un vrai laboratoire d’expérimentation mécanique.
En 2012, il enregistre le nom Behrens et décide de mettre tout ce savoir-faire au service de sa propre vision. Le pari est audacieux : créer une marque indépendante chinoise qui joue dans la cour de la haute horlogerie. Pas du volume, pas du « made in China » bon marché — de la vraie horlogerie d’auteur.
L’ADN Behrens : quand la mécanique rencontre la poésie cosmique
Ce qui frappe d’abord chez Behrens, c’est l’approche du temps. Là où la plupart des marques te montrent l’heure avec des aiguilles sur un cadran rond, Lin Bingqiang préfère te raconter une histoire. Ses montres parlent d’orbites lunaires, de moteurs rotatifs, de constellations chinoises, d’arts martiaux.
Prends l’Apolar, par exemple — l’un des deux modèles nominés au Grand Prix d’Horlogerie de Genève en 2020. Le cadran présente un globe terrestre en dôme à 12 heures qui effectue une rotation complète en 24 heures, servant d’indicateur jour/nuit. Autour, une micro-lune orbite sur un rail circulaire avec un cycle de 28 jours. C’est un planétaire miniature au poignet. Le mécanisme « Moon Track » a été entièrement développé en interne — et crois-moi, quand tu vois cette petite lune tourner autour du globe, tu comprends que ces gens ne font pas de l’horlogerie comme tout le monde.
La Rotary, deuxième nomination au GPHG 2020, s’inspire du moteur rotatif Wankel — celui qui propulsait la Mazda 787B victorieuse au Mans en 1991. Les deux rotors du moteur deviennent les indicateurs des heures et des minutes. C’est complètement barré, techniquement brillant, et ça marche.
Et puis il y a la Constell (2023), inspirée des Vingt-Huit Constellations de la tradition chinoise, avec un système de phase lunaire d’une précision de 29,5 jours. L’Orion One (2024) avec son affichage linéaire 24 heures et son mécanisme de « décalage temporel ». La Kung Fu, créée en collaboration avec le maître horloger Qian Guobiao, qui puise dans l’imaginaire des arts martiaux.
Chaque modèle est un univers. Chaque calibre raconte quelque chose.
La consécration : Vianney Halter × Behrens, le KWH
Mais le moment où j’ai vraiment compris que Behrens jouait dans une autre catégorie, c’est en septembre 2025, aux Geneva Watch Days. La marque y a dévoilé le KWH — une collaboration avec nul autre que Vianney Halter, l’un des horlogers indépendants les plus respectés de la planète.
Le KWH, c’est un hommage aux anciens compteurs électriques (KWH pour kilowattheures). Le nouveau calibre BM06, co-développé par les deux ateliers, embarque 870 composants, un double barillet offrant 72 heures de réserve de marche, et fonctionne à 28 800 alternances par heure avec 170 rubis. Les fonctions s’affichent via des micro-chaînes et des rouleaux — heures, minutes, jour/nuit, réserve de marche, calendrier et phase de lune au fond du boîtier.
Boîtier en or 18 carats (blanc ou rose), 35 × 41 × 10,9 mm, limité à 9 exemplaires par version — 18 pièces au total dans le monde. Prix : 44 800 dollars.
Quand Vianney Halter accepte de co-signer un calibre avec toi, ce n’est plus une question de nationalité. C’est une question de talent.

48 personnes, presque tout en interne
C’est peut-être l’aspect le plus impressionnant de l’aventure Behrens. L’équipe compte 48 personnes : designers, ingénieurs, usineurs et plus de 20 horlogers dédiés. Tout est intégré — du design original à la R&D, de la fabrication à l’opération de la marque. Dans le jargon, on appelle ça une manufacture. Et oui, on peut être une manufacture à Shenzhen.
La collaboration avec Konstantin Chaykin — le maître russe du Joker — a donné naissance à plusieurs éditions limitées, dont le Joker (autour de 11 000 dollars) et l’Ace of Hearts (entre 7 500 et 13 600 dollars selon la version). Ces partenariats ne sont pas des coups marketing : ils démontrent que Behrens peut dialoguer d’égal à égal avec les plus grands indépendants mondiaux.
Ce que ça signifie pour l’industrie
Soyons honnêtes : quand on dit « montre chinoise », beaucoup de collectionneurs pensent encore aux mouvements Seagull à 30 euros sur AliExpress. Et c’est normal — pendant des décennies, la Chine a été l’usine du monde, le pays du volume et du prix bas.
Mais quelque chose a changé. Behrens n’est pas seul. Fam Al Hut, une jeune manufacture de Shanghai, a remporté le Prix de l’Audace au Grand Prix d’Horlogerie de Genève avec sa Möbius — un tourbillon bi-axial avec indicateurs rétrogrades. Peacock Watches, fondée en 1957, développe désormais ses propres calibres et explore un langage de design proprement chinois. Kiu Tai Yu fut le premier Chinois admis à l’AHCI (Académie Horlogère des Créateurs Indépendants) dès 1992, posant les fondations de ce mouvement.
L’arrivée de Behrens à Watches & Wonders 2026 — aux côtés d’Audemars Piguet qui fait son grand retour, de Sinn, de Corum, de Favre Leuba — c’est un symbole fort. Sur les 66 maisons présentes au Palexpo du 14 au 20 avril, une vient de Shenzhen. Et elle n’est pas là pour faire de la figuration.
Le dragon a appris à faire battre un balancier
Ma mère, dans son atelier genevois, dit toujours que l’horlogerie n’a pas de passeport. Qu’un beau mouvement, c’est un beau mouvement — qu’il soit né à Glashütte, à Le Locle ou à Shenzhen. Pendant longtemps, j’ai trouvé ça un peu naïf. Aujourd’hui, en regardant le calibre BM06 du KWH avec ses 870 composants et ses 170 rubis, je me dis qu’elle avait raison depuis le début.
Behrens ne demande pas la permission d’exister. Lin Bingqiang n’a pas attendu qu’on lui ouvre la porte — il l’a construite lui-même, pièce après pièce, calibre après calibre. Et maintenant qu’il est à Genève, au cœur du temple mondial de l’horlogerie, la question n’est plus de savoir si la Chine peut produire de la haute horlogerie.
La question, c’est : est-ce que tu es prêt à regarder ?
— Elise V.