L’appel du Soleil Levant
Vous avez découvert, dans la première partie de ce portrait, le parcours de Philippe Dufour — de l’École d’Horlogerie de la Vallée de Joux jusqu’à la Grande et Petite Sonnerie de 1992, première sonnerie-bracelet de l’histoire moderne. Permettez-moi à présent de vous conduire vers l’œuvre qui concentre, dans sa nudité même, tout ce que cet homme a compris de l’horlogerie : la Simplicity.
L’histoire commence, comme souvent les plus belles, par une conversation fortuite. Au milieu des années 1990, l’horloger indépendant Antoine Preziuso, qui travaillait alors beaucoup avec le marché japonais, glisse à Dufour une remarque stupéfiante : « Au Japon, vous êtes très connu. Il existe même un fan club Dufour à Tokyo. » L’intéressé est abasourdi — il n’avait, à cette date, jamais vendu une seule montre au Japon (Europa Star).
Ce détail n’est pas anecdotique : il est fondateur. Les collectionneurs nippons, héritiers d’une culture du shokunin — l’artisan qui atteint la maîtrise par la répétition patiente d’un geste —, avaient identifié dans le travail de Dufour une parenté profonde avec leur propre rapport à l’objet. Et c’est précisément cette communauté passionnée qui va, par son désir, faire naître la Simplicity.
La genèse : un défi de dépouillement
Dufour, dont les deux premières créations — la Sonnerie et la Duality — étaient des exercices de complication extrême, se retrouve face à un défi paradoxal : concevoir une montre simple. Simple en apparence, s’entend. Car réduire une montre à trois aiguilles — heures, minutes, petite seconde — sans la moindre complication pour masquer une finition approximative, c’est se présenter nu devant le regard le plus exigeant. Comme il le formulera lui-même : « Dans une montre simple, tout se voit. Il n’y a nulle part où se cacher. »
Le premier prototype, le numéro 000, est présenté à Bâle en l’an 2000. Boîtier en or blanc de 34 mm, cadran gravé à la main. L’accueil est immédiat, presque viscéral. La Simplicity entre en production — si l’on peut employer ce terme industriel pour un homme seul dans son atelier du Sentier (Phillips).
Anatomie d’un chef-d’œuvre
Le calibre de la Simplicity — dans ses versions successives, du calibre 11 au calibre 21 pour le boîtier de 37 mm introduit plus tard — repose sur une architecture retravaillée à partir du Valjoux VZSS, un mouvement historique que Dufour a profondément modifié et anobli. Chaque composant est repris à la main, dans une démarche qui relève davantage de la haute couture que de la manufacture.
Permettons-nous un instant de technique, car c’est ici que réside l’essentiel.
Les côtes de Genève sont larges, lustrées, profondément creusées — « comme les barbes d’une plume », selon l’expression consacrée parmi les connaisseurs. Elles exhibent un dégradé d’ombre que l’on ne peut obtenir qu’au burin, jamais par procédé mécanique. Les anglages sont larges et arrondis, finis au bois de gentiane récolté localement dans la Vallée de Joux. Quant aux angles rentrants — cette épreuve redoutable où deux surfaces biseautées se rencontrent dans un creux —, ils sont taillés à la lime, pièce par pièce, dans un geste qui requiert des années de pratique pour atteindre la régularité que Dufour impose (A Collected Man).
Les vis sont polies noir, leurs fentes biseautées. Le ressort de cliquet — souvent négligé même dans la haute horlogerie — est ici un objet de contemplation à part entière, poli jusqu’à devenir miroir. Chaque trou de vis est fraisé, chaque rubis surdimensionné comme dans un mouvement de chronomètre d’observatoire.
Rien n’est caché par un revêtement. Rien n’est dissimulé par un traitement de surface. La Simplicity est, en cela, une montre d’une honnêteté radicale.
Deux cents exemplaires, douze années de labeur
La production s’est étendue sur environ douze ans — de 2000 à 2012 pour l’essentiel du corpus — avec quelques pièces achevées jusqu’en 2021. Environ 200 exemplaires ont vu le jour, en or rose, or blanc et platine, dans les formats 34 mm puis 37 mm. Chaque montre a nécessité plusieurs mois de travail. Philippe Dufour assemblait, réglait et finissait seul, ou presque, chaque mouvement.
Le chiffre de 200 pièces en douze ans peut sembler dérisoire à l’échelle industrielle. Il est, en réalité, colossal pour un homme seul. Et le fait que plus de 160 des 200 premiers exemplaires aient été livrés au Japon — dont 127 par l’intermédiaire du distributeur Yoshi Isogai — témoigne de la fidélité de cette communauté qui avait, la première, compris la portée de l’œuvre (Oracle of Time).
La consécration des enchères
Le marché secondaire a, depuis, rendu un verdict sans appel. Là où la Simplicity se négociait autour de 50 000 francs suisses au prix neuf, les enchères ont propulsé ses cotations dans une stratosphère que même son créateur n’avait pas anticipée.
En 2020, un exemplaire du vingtième anniversaire atteignait 1,512 million de dollars. En 2021, c’est la Grande et Petite Sonnerie n° 1 qui pulvérisait les records à 5,21 millions de dollars — le prix le plus élevé jamais atteint aux enchères pour une montre d’horloger indépendant. Et en décembre 2025, chez Phillips à New York, la Simplicity n° 01 en or rose 37 mm s’adjugeait à 1,2 million de dollars, tandis que la Duality atteignait plus de 3 millions (Phillips).
Ces chiffres ne sont pas de simples curiosités spéculatives. Ils traduisent une reconnaissance unanime : la Simplicity est devenue l’étalon de la finition main dans l’horlogerie contemporaine.
L’héritage philosophique : l’artisan contre la manufacture
Il serait réducteur de ne voir dans la Simplicity qu’un objet, fût-il sublime. Elle incarne une position — philosophique, éthique, presque politique — sur ce que devrait être l’horlogerie.
Philippe Dufour l’a exprimé sans détour : « Nous, les indépendants, sommes considérés comme les moutons noirs de l’industrie horlogère, parce que nous essayons d’éduquer les gens avec nos produits. Les grandes marques n’aiment pas vraiment cela, parce que nous montrons la différence entre l’artisanat et l’industrialisation » (Monochrome Watches).
Cette tension entre l’artisanat individuel et la production manufacturière traverse toute l’histoire de l’horlogerie suisse. Mais Dufour l’a incarnée avec une radicalité que nul autre n’a égalée. Là où même les maisons les plus prestigieuses — Patek Philippe, Audemars Piguet, Vacheron Constantin — recourent à des machines à commande numérique pour l’ébauche, à des centaines d’artisans spécialisés pour la finition, Dufour a maintenu le modèle du maître horloger seul face à son établi.
Il n’a jamais employé plus de trois personnes. Il n’a jamais sous-traité. Il a prouvé, par l’existence même de la Simplicity, qu’un seul homme pouvait encore, au XXIe siècle, produire un garde-temps dont la finition surpassait celle des plus grandes manufactures.
Ce que la Simplicity a changé
L’influence de la Simplicity dépasse largement le cercle des collectionneurs. Elle a, d’une certaine manière, légitimé toute une génération d’horlogers indépendants — de Kari Voutilainen à Rexhep Rexhepi, de Masahiro Kikuno à Akrivia — qui ont compris, à travers son exemple, que la finition main n’était pas un vestige du passé mais un territoire d’avenir.
Elle a rappelé au monde horloger une vérité que l’industrialisation avait obscurcie : la montre n’est pas seulement un instrument de mesure du temps. Elle est un dialogue entre une main et un regard. Elle est un objet que l’on remonte le matin, que l’on porte contre sa peau, dont on écoute le tic-tac en la tenant contre l’oreille — comme le font, dit-on, les collectionneurs japonais qui furent les premiers à comprendre.
Philippe Dufour n’a produit qu’environ 300 montres dans sa vie entière. C’est infiniment peu. C’est infiniment beaucoup.
— Jean-Marc B.