Le 30 mars 2022, les portes de Palexpo s’ouvraient sur une scène longtemps rêvée : la grande messe de la haute horlogerie genevoise, en chair et en os, pour la première fois sous le nom Watches & Wonders Geneva. Deux ans de rendez-vous virtuels, de salons fantômes et de lancements sur écran avaient affûté les impatiences. En ce printemps genevois, l’horlogerie revenait à ses fondamentaux — le contact humain, le geste maîtrisé, la montre tenue entre les doigts.

Sept jours durant, du 30 mars au 5 avril, 38 maisons horlogères ont déployé leurs savoir-faire dans les halls lumineux de Palexpo, au Grand-Saconnex. Près de 22 000 visiteurs uniques ont franchi les tourniquets, dont quelque 1 000 journalistes venus de 70 pays. Au-delà des chiffres, la saveur de ces retrouvailles était palpable : on entendait le tic-tac des tourbillons, on pouvait refermer un boîtier, sentir le grain d’un bracelet en alligator. Aucun écran ne peut remplacer cela.

Un salon réinventé, à la mesure de son ambition

Watches & Wonders 2022 n’était pas simplement un retour — c’était une démonstration. Pour leur première édition en présentiel sous la bannière commune, Rolex, Patek Philippe, les maisons du groupe Richemont (Cartier, IWC, Jaeger-LeCoultre, A. Lange & Söhne, Montblanc, Panerai…) et les griffes du groupe LVMH (Hublot, TAG Heuer, Zenith) avaient sorti leur meilleur jeu.

Vue extérieure du Palexpo à Genève, site du salon Watches & Wonders

Le « Carré des Horlogers » accueillait quant à lui les indépendants, ces artisans-poètes qui donnent à l’horlogerie suisse sa dimension philosophique. H. Moser & Cie y présentait la Pioneer Cylindrical Tourbillon Skeleton, une pièce qui distille l’essentiel : un tourbillon à ressort cylindrique dans un boîtier épuré, sans date, sans chichis. La marque de Schaffhouse, fidèle à son credo anticonformiste, confirmait qu’elle n’avait besoin ni de logo tapageur ni de marketing agressif pour captiver.

MB&F, l’atelier de Maximilian Büsser, ne déçoit jamais. Sa LM Sequential EVO — un double chronographe aux mécanismes indépendants — allait quelques mois plus tard remporter l’Aiguille d’Or au GPHG 2022, la récompense suprême de la profession. En la découvrant sous les lumières de Palexpo, on comprenait déjà pourquoi.

Patek Philippe : la leçon de style et de technique

Quand Patek Philippe parle, l’horlogerie écoute. Pour 2022, la manufacture de la rue du Rhône avait préparé 12 nouvelles références — un exercice de maîtrise absolue que l’on qualifierait, en cuisine, de « grande brigade ».

Figure de proue de la collection : la référence 5326G-001 Annual Calendar Travel Time, première montre de la maison à marier deux complications emblématiques — le calendrier annuel et l’indication des deux fuseaux horaires — dans un boîtier entièrement nouveau. Une nouveauté architecturale autant que technique.

Le calendrier perpétuel 5320G-001 revisitait pour sa part l’héritage de 1941 avec un cadran en opale rose d’une délicatesse remarquable. Le chronographe 5172G adoptait lui aussi ce rose naissant, signe d’une saison placée sous le signe de la couleur et de la sensibilité.

Trois nouvelles déclinaisons du World Time complétaient le tableau : la 5230P en platine et cadran bleu nuit, destinée aux collectionneurs les plus exigeants, et deux versions pour dames. Car Patek Philippe, contrairement à certains clichés, n’oublie jamais que l’horlogerie de prestige s’adresse aux deux poignets.

Cartier : entre patrimoine et avant-garde

La maison Cartier a toujours su jouer sur deux registres : celui de la tradition joaillière et celui de l’audace créatrice. À Watches & Wonders 2022, elle a parfaitement orchestré cette dualité.

Les nouveaux Santos-Dumont mécaniques — en platine avec cadran bordeaux, en or jaune avec cadran beige, ou en acier avec cadran noir — signaient le grand retour de la version manuelle de ce totem centenaire. Alberto Santos-Dumont, pionnier de l’aviation et premier possesseur d’une montre-bracelet d’usage quotidien imaginée par Louis Cartier, aurait apprécié la rigueur de ces nouvelles déclinaisons.

Les Tank Must et Tank Louis Cartier poursuivaient quant à eux leur dialogue centenaire avec la modernité : cadrans laqués noirs, mouvement manufacture 1917 MC pour la version Louis Cartier en or jaune. Et pour les amateurs de haute horlogerie spectaculaire, la Masse Mystérieuse en platine 43,5 mm — avec ses six disques en saphir créant l’illusion d’un mouvement suspendu dans le vide — incarnait la quintessence de la magie cartérienne. Trente exemplaires seulement, pour un prix de départ de 250 000 euros.

Cartier Santos, montre-bracelet iconique présentée à Watches & Wonders 2022

Le numérique en renfort du présentiel

L’une des leçons de la pandémie, c’est que le virtuel peut amplifier le réel sans le remplacer. Watches & Wonders 2022 avait bien intégré cette leçon. Le salon a généré une portée estimée à 350 millions de personnes sur l’ensemble des canaux numériques, avec 800 000 publications mentionnant le hashtag #watchesandwonders sur les réseaux sociaux.

1 700 sessions « Touch & Feel » réservées à la presse, 20 keynotes de maisons exposantes, 7 000 rendez-vous avec des détaillants : les chiffres disent l’intensité de ce moment. Certaines maisons ont littéralement épuisé leurs stocks de nouveautés avant la fin du salon — signe que l’appétit, lui, n’avait pas souffert de la parenthèse pandémique.

L’exposition Time Design, consacrée à l’histoire du design horloger, a accueilli près de 4 500 visiteurs. Un rappel bienvenu que la montre est aussi un objet culturel, un artefact qui traverse les siècles en portant les goûts et les ambitions de son époque.

Un tremplin vers l’avenir

Une semaine ne suffit pas à épuiser le sujet Watches & Wonders 2022. Ce salon restera dans les mémoires comme le moment où la haute horlogerie a prouvé sa résilience : après la tempête Covid, elle n’avait pas simplement survécu — elle avait grandi, affiné ses ambitions, élargi son audience.

Pour ceux qui n’avaient jamais assisté à ce genre d’événement, il faut imaginer une bibliothèque vivante du temps : chaque stand est un chapitre, chaque montre une phrase ciselée. On y apprend autant sur le génie humain que dans bien des musées.

La prochaine édition, en 2023, verrait le salon s’ouvrir pour la première fois au grand public — une révolution dans la tradition du salon genevois qui méritait, elle aussi, qu’on s’y attarde.

Mais pour l’heure, au printemps 2022, le simple fait de renouer avec le présentiel, de serrer des mains et d’admirer des montres posées sur du velours, était déjà une victoire. Une victoire que les 22 000 visiteurs de Palexpo portaient au poignet, en guise de souvenir.

— Henri D.