Genève, printemps 2023 : la grande messe de l’horlogerie

Il est des rendez-vous qui structurent l’année comme les grandes fêtes liturgiques structurent le calendrier d’une paroisse. Pour les amateurs de belles montres, Watches & Wonders Geneva est devenu, en quelques éditions seulement, le pèlerinage incontournable. Celle de 2023, qui s’est tenue du 27 mars au 2 avril au Palexpo de Genève, n’a pas dérogé à la règle — bien au contraire : elle l’a réécrite.

Quarante-huit Maisons rassemblées sous un même toit. Des milliers de professionnels venus du monde entier pour les journées réservées aux métiers. Et, grande nouveauté de cette édition, les portes ouvertes au grand public les 1er et 2 avril. Un symbole fort : l’horlogerie fine, longtemps perçue comme un univers fermé, choisit de se montrer, de se raconter, de séduire au-delà de son cercle habituel.

Le Palexpo de Genève accueille Watches & Wonders 2023, la plus grande réunion de l'horlogerie mondiale

Comme je l’explique parfois à mes élèves lorsque nous préparons une exposition de céramiques — l’art ne vit pleinement que lorsqu’il rencontre son public — l’horlogerie aussi a besoin de cette confrontation vivante avec ceux qui l’aiment. 2023 marque donc un tournant.


La Sainte Trinité sous un même toit

Une précision s’impose, pour ceux qui découvriraient l’univers de la haute horlogerie : la « Sainte Trinité » désigne, dans le jargon des connaisseurs, les trois maisons qui occupent le sommet absolu de la hiérarchie horlogère mondiale. Ces trois noms — Patek Philippe, Audemars Piguet et Vacheron Constantin — incarnent l’excellence sans compromis, l’héritage manufacturier le plus pur, et des collections dont certaines pièces atteignent des prix qui feraient rougir une galerie d’art contemporain.

Les voir réunis au même salon, au même moment, dans la même ville — c’est un peu comme si le Louvre, le Prado et les Offices organisaient une exposition commune. Vertigineux.

Patek Philippe : la rigueur genevoise à son sommet

Patek Philippe n’avait rien à prouver. La Maison de la rue du Rhône s’est contentée — si l’on peut dire — d’éblouir. L’Aquanaut 5261R a concentré tous les regards : boîtier en or rose, cadran bleu-gris aux teintes irrisées, complication lune au 12 heures, le tout animé par le calibre maison 26-330 S QA LU. Une montre sportive dotée d’un habillage astronomique — l’association est audacieuse, et réussie.

Patek Philippe a également présenté l’Annual Calendar Ref. 5396 dans de nouvelles déclinaisons, confirmant sa maîtrise des complications calendaires. Chaque nouveau modèle de cette maison est une leçon d’équilibre entre tradition et innovation mesurée.

Vacheron Constantin : l’élégance dans sa forme la plus pure

Fondée en 1755, Vacheron Constantin revendique le titre de manufacture horlogère la plus ancienne en activité ininterrompue. Une longévité qui impose le respect et, surtout, la patience. En 2023, la Maison a présenté une version remarquable du Patrimony — le modèle-phare de sa gamme classique — dans un boîtier platine 950, cadran saumon, avec rétrogrades de date et de jour animées par le calibre 2460 R31R7/3. Quarante heures de réserve de marche pour une pièce d’une finesse et d’une lisibilité exemplaires.

Vacheron a aussi annoncé des déclinaisons de l’Overseas en taille réduite — 34,5 à 35 mm — ouvrant la collection à un public plus large sans en trahir l’esprit sportif-chic.


Rolex et Cartier : les géants en pleine forme

L’honnêteté intellectuelle commande de reconnaître que, pour beaucoup de visiteurs — professionnels comme amateurs — c’est le stand Rolex qui suscite le plus d’effervescence. Et cette année, la couronne avait de quoi justifier l’impatience.

Rolex : le 60e anniversaire de la Daytona

L’événement de l’édition 2023 chez Rolex, c’est sans conteste la Daytona. Pour son 60e anniversaire, la montre de course emblématique reçoit une mise à jour majeure : le nouveau calibre 4131, évolution du 4030, offrant désormais 72 heures de réserve de marche. Le cadran a été redessiné — indices et anneaux de compteurs légèrement repropportionnés — pour une lisibilité accrue.

Mais le geste le plus spectaculaire reste la Daytona Ref. 126506 en platine, avec son fond saphir transparent. Pour la première fois dans l’histoire moderne de Rolex, la manufacture donne à voir son mouvement. Un choix qui a surpris les puristes — Rolex n’est pas connue pour ses fonds ouverts — et ravi les amateurs du monde entier.

À cela s’ajoutent un GMT-Master II en or jaune 18 carats avec lunette Cerachrom bicolore gris/noir sur bracelet Jubilé, et un Yacht-Master 42 en titane RLX — ultra-léger, quasi indestructible.

Cartier : la panthère revient en force

Cartier, qui joue dans sa propre catégorie — bijouterie-horlogerie — a présenté une collection La Panthère revisitée avec une maestria rare. La panthère iconique, désormais posée sur un fin bracelet maillé, saisit le boîtier rectangulaire noir entre ses mâchoires. En or jaune et émeraudes, ou en platine et diamants : Cartier confirme sa capacité à transformer une montre en sculpture à porter au poignet.

La Maison a également dévoilé un Santos-Dumont squelette, calibre 9629 MC à remontage automatique, célébrant l’aviation et l’élégance dans un même mouvement de cadran. Cartier reste, décidément, une maison à part.


Jaeger-LeCoultre et les autres : la profondeur du banc

L’une des leçons de Watches & Wonders, c’est qu’au-delà des noms les plus médiatisés, le niveau est proprement stupéfiant sur l’ensemble du plateau.

Jaeger-LeCoultre a présenté une version «Tribute Small Seconds» de sa légendaire Reverso — cadran sobre, petite seconde à 6 heures, calibre 822 à remontage manuel — un hommage direct au modèle de 1931. Trois couleurs de cadran, deux matériaux de boîtier : la discrétion comme philosophie. La Reverso One Precious Colors a également fait sensation, avec ses cadrans en nacre aux teintes précieuses, hommage aux origines Art Déco de la collection.

Tudor, la marque sœur de Rolex, a frappé fort avec la Black Bay 54 : 37 mm, lunette noire, index crème, accents cuivre — une plongée directe vers les années 1950-1960, avec une modernité de calibre impeccable.

Grand Seiko a confirmé son ascension fulgurante dans le cœur des collectionneurs occidentaux, avec des cadrans texturés d’une beauté presque irréelle — certains évoquent les forêts enneigées du Japon ou les pierres polies par les torrents de montagne.


Les indépendants : le sel du salon

J’ai une tendresse particulière pour les petites maisons, les ateliers, les artisans qui travaillent à contre-courant des tendances et des budgets marketing pharaoniques. À Watches & Wonders 2023, plusieurs espaces leur ont été dédiés.

L’AHCI — Académie Horlogers des Créateurs Indépendants — a réuni ses membres à l’Ice Bergues, un lieu à part, loin de la foule du Palexpo. Vingt-cinq horlogers indépendants, chacun avec sa propre vision du temps, ses propres solutions mécaniques, ses propres obsessions formelles. De Bethune, Doxa, Vulcain, HYT (l’horlogerie hydraulique), Claude Meylan, Furlan Marri — une extraordinaire diversité d’approches, qui rappelle que l’horlogerie est aussi un art de la singularité.

L’Hôtel Beaurivage, sur les bords du lac Léman, accueillait lui aussi une vingtaine d’indépendants, dans une atmosphère plus intimiste — presque celle d’une brocante de luxe, où l’on prend le temps de s’asseoir avec l’artisan et de comprendre ce qui l’anime.


Le chiffre qui résume tout

Cinquante ans d’histoire du SIHH (Salon International de la Haute Horlogerie) avaient forgé une tradition. Watches & Wonders, né de la fusion des formats en 2020, a su en quelques éditions surpasser son prédécesseur en audience, en diversité et en ambition.

48 Maisons en 2023. Pour mémoire : elles étaient une vingtaine au premier SIHH de 1991. La croissance parle d’elle-même.

Mais les chiffres ne disent pas tout. Ce qui rend Watches & Wonders unique, c’est cette capacité à faire cohabiter l’ultra-luxe absolu — des pièces à six chiffres destinées à une infime clientèle mondiale — et la passion sincère de milliers d’amateurs qui viennent simplement pour regarder, apprendre, rêver. L’exposition artistique de la photographe suisse Karine Bauzin, intitulée What Time Is It?, en est le symbole : l’horlogerie y est traitée comme un questionnement philosophique sur le temps lui-même, pas seulement comme un marché.


Conclusion : Genève, capitale mondiale du temps

Une fois de plus, Genève a prouvé qu’elle était bien la capitale mondiale du temps mesuré. Pas seulement parce que ses manufactures y concentrent un savoir-faire accumulé sur plusieurs siècles, mais parce que Watches & Wonders y crée chaque année un événement qui transcende le commerce pour toucher à quelque chose de plus profond : la fascination humaine universelle pour le temps qui passe, pour la mécanique qui l’apprivoise, pour la beauté que des mains d’artisan peuvent insuffler à du métal et au verre.

La prochaine édition est déjà attendue avec impatience. Comme on attend la fête au bout de l’hiver.

— Henri D.