Genève, avril 2024 : le monde s’arrête pour les montres
Chaque année, pendant une semaine, Genève devient la capitale absolue de l’horlogerie mondiale. Watches & Wonders 2024, c’était du 9 au 15 avril — avec trois jours ouverts au grand public (du 13 au 15). Cinquante maisons horlogères. Des milliers de journalistes, de revendeurs, de collectionneurs. Et des annonces qui font trembler le marché secondaire dès le premier jour.
J’ai couvert beaucoup de salons technologiques. Le CES. Le MWC. Des keynotes Apple où la foule retient son souffle pour un nouveau coloris. Mais Watches & Wonders, c’est autre chose. L’excitation ici n’est pas numérique — elle est mécanique, tangible, parfois centenaire.
Voilà ce qu’il faut retenir de cette édition 2024.
Rolex : trois bombes et une surprise
Rolex n’a pas besoin de faire du bruit pour faire l’actualité. La marque a présenté plusieurs nouvelles références qui méritent l’attention.
La 1908 s’habille en platine guilloché
Lancée en 2023 pour célébrer le registre de la marque à l’OMPI, la Rolex 1908 — référence explicitement tournée vers l’élégance classique — revient en 2024 dans une version platine avec cadran guilloché. Le guilloché, c’est ce travail manuel de gravure en relief sur le métal qui crée des motifs géométriques hypnotiques. Sur du platine massif, l’effet est saisissant. Prix annoncé : stratosphérique. Désirabilité : maximale.
GMT-Master II : le noir et le gris entrent en scène
La GMT-Master II est la montre la plus connue du catalogue Rolex pour les voyageurs. En 2024, la marque propose une nouvelle combinaison de couleurs sur la céramique bicolore de la lunette : noir et gris. Surnommée déjà “Bruce Wayne” par la communauté des collectionneurs, cette référence en acier adopte un caractère plus sombre, plus urbain. La lunette Cerachrom bicolore — technologie brevetée Rolex — est inrayable et infalsifiable.

Deepsea : quand l’or jaune plonge à 3 900 mètres
La Rolex Deepsea est l’une des montres les plus extrêmes du marché : certifiée jusqu’à 3 900 mètres de profondeur grâce au système Ringlock. En 2024, Rolex sort une version full gold — en or jaune 18 carats. C’est une déclaration d’intention presque provocatrice : habiller la montre la plus robuste du catalogue dans la matière la plus précieuse. Résultat ? Un objet fascinant de contradiction assumée.
Patek Philippe : l’Aquanaut et le Nautilus se renouvellent
Patek Philippe ne fait jamais de bruit pour rien. Chaque nouvelle référence est calculée, réfléchie, pensée sur le long terme.

Aquanaut 5164G : l’or blanc entre dans la collection voyage
L’Aquanaut 5164 (référence Travel Time, avec affichage double fuseau) rejoint la collection en or blanc — référence 5164G. Pour une montre de sport-chic, le choix de l’or blanc est symbolique : il dit que l’Aquanaut a définitivement rejoint les grandes lignes du catalogue, loin de son image initiale de “petite sœur” du Nautilus. Le bracelet intégré en caoutchouc tropicalisé reste, lui, résolument moderne.
Nautilus 5980 : la chronographe s’habille en or blanc
Le Nautilus 5980 est l’une des complications les plus désirées de la maison. En 2024, il revient en or blanc — référence 5980/1G. L’or blanc sur le Nautilus, c’est un classique revisité. La montre reste fidèle à son design signé Gérald Genta (1976), mais le métal précieux lui donne un éclat qui tranche avec les versions acier. Sur le marché de revente, attendez-vous à des prix très au-dessus du tarif boutique dès le premier jour.
Les Day-Date : un renouveau discret mais significatif
La Rolex Day-Date — la montre des présidents — se renouvelle en 2024 dans deux tailles : 40 mm et 36 mm. Ce qui change ? Les cadrans, les matières, les couleurs. Rolex travaille avec des pierres précieuses, des métaux rares, des guilloché complexes. Cette année, des cadrans en météorite, en aventurine, en nacre colorée font leur apparition. La Day-Date reste la montre qui ne manque jamais une occasion de montrer que l’horlogerie peut être aussi bijouterie.

La Daytona Le Mans : fin d’une époque
L’une des nouvelles les plus inattendues de ce Watches & Wonders 2024 : la Daytona Le Mans en or blanc (ref. 126529LN) est discontinuée. Cette montre lancée en 2023 pour célébrer les 24 Heures du Mans avait frappé les esprits avec son cadran noir et ses index en nacre verte. Son retrait du catalogue en moins d’un an est surprenant — et sa valeur sur le marché secondaire a immédiatement grimpé.
La remplaçante ? Une variation en or jaune (ref. 126528LN) avec le même esprit racing, mais une palette chromatique différente. La communauté des collectionneurs est divisée : certains préfèrent l’élégance de l’or blanc, d’autres trouvent que l’or jaune colle mieux à l’esprit Le Mans et aux années 1970 de la Daytona.
Les indépendants montent en puissance
Watches & Wonders, ce n’est plus seulement les grands groupes (Richemont, LVMH, Rolex SA). Les maisons indépendantes — F.P. Journe, H. Moser & Cie, Voutilainen, MB&F — occupent désormais une place croissante, tant dans les espaces d’exposition que dans l’attention des médias et des collectionneurs.
En 2024, plusieurs indépendants ont présenté des calibres maison d’une complexité remarquable, avec des tirages limités qui disparaissent avant même la fin du salon. Le marché horloger se bifurque : d’un côté, les grandes marques qui gèrent des volumes ; de l’autre, un écosystème artisanal qui ressemble de plus en plus au monde de l’art contemporain.
Le public : trois jours pour tout le monde
Depuis quelques années, Watches & Wonders ouvre ses portes au grand public les derniers jours. En 2024 : samedi 13, dimanche 14 et lundi 15 avril. Ce n’est pas une simple visite de salon — c’est une expérience immersive où chaque maison propose ateliers, démonstrations de savoir-faire, essayages de pièces d’exception.
Pour un passionné d’horlogerie, c’est une occasion rare de voir — et parfois toucher — des montres qu’on ne croisera jamais en boutique. La démocratisation de l’accès au monde horloger haut de gamme, même symbolique, est un signal fort.
En résumé : une édition 2024 entre tradition et audace
Watches & Wonders 2024 confirme plusieurs tendances : Rolex continue d’explorer la matière (platine, or massif plongeur), Patek Philippe renforce ses collections sport-chic en métaux précieux, et les maisons indépendantes s’imposent comme la vraie avant-garde du secteur.
Mais la vraie leçon de cette édition ? Le marché horloger haut de gamme reste en bonne santé — malgré un contexte économique incertain, malgré la correction des prix observée depuis 2022. Les montres d’exception trouvent toujours preneurs. Et certaines, comme la Daytona Le Mans or blanc désormais discontinuée, valent déjà plus que le jour de leur sortie.
Genève en avril. Toujours un rendez-vous à ne pas manquer.
— Karim A.