L’année 2021 restera dans l’histoire horlogère comme celle de tous les bouleversements. Une Nautilus qui tire sa révérence, un Explorer qui retrouve ses racines, des indépendants qui jouent dans la cour des grands, et un GPHG qui couronne l’ultra-fin. Voici mon Top 10 des montres qui ont défini 2021 — pas un classement subjectif de goûts personnels, mais une analyse des pièces qui ont eu le plus d’impact sur l’industrie, le marché et la culture horlogère.
1. Patek Philippe Nautilus 5711/1A-014 — L’adieu en vert olive
C’est la montre de l’année. En janvier 2021, Patek Philippe annonce l’arrêt de la production de la référence 5711/1A, le modèle le plus désiré de toute l’horlogerie contemporaine. La dernière itération arbore un cadran vert olive sunburst qui tranche avec le bleu iconique. Production limitée, délai d’attente abyssal, prix secondaire délirant — certains exemplaires se sont échangés à plus de 100 000 euros, soit cinq fois le prix catalogue.
Puis, en décembre, le coup de grâce : la 5711/1A-018 « Tiffany Blue », limitée à 170 pièces, réservée aux clients de Tiffany & Co. Un exemplaire est vendu aux enchères chez Phillips pour 6,5 millions de dollars. La Nautilus 5711 quitte la scène dans une apothéose de spéculation et de désir. On n’avait jamais vu ça pour une montre en acier inoxydable.
Pourquoi c’est important : la fin de la 5711 marque un tournant dans la politique de Patek Philippe. Thierry Stern a osé tuer la poule aux œufs d’or pour protéger l’image de la marque. C’est une décision stratégique rare dans l’industrie du luxe.
2. Rolex Explorer 124270 — Le retour aux 36 mm
En 2021, Rolex fait ce que des milliers de collectionneurs réclamaient depuis une décennie : ramener l’Explorer à 36 mm. La référence 124270 remplace la 214270 de 39 mm, et c’est comme si la montre avait retrouvé son âme.
Sous le capot, le Calibre 3230 avec spiral Chronergy et 70 heures de réserve de marche — une vraie mise à jour technique. Mais c’est le retour au diamètre original qui fait événement. Le 36 mm, c’est la taille qui a conquis l’Everest en 1953 au poignet de la mission Hillary-Tenzing. Le boîtier est équipé pour la première fois du bracelet Oyster avec système Easylink.
Pourquoi c’est important : Rolex écoute rarement le marché. Quand la marque revient en arrière, c’est un signal fort. Le 36 mm redevient la référence du tool watch classique.
3. Cartier Santos-Dumont — La montre qui a tout commencé
En 2021, Cartier continue d’enrichir la collection Santos-Dumont avec des éditions en or rose, des versions squelettées et des déclinaisons en série limitée. La Santos, rappelons-le, est la première montre-bracelet de l’histoire, conçue en 1904 par Louis Cartier pour l’aviateur brésilien Alberto Santos-Dumont, qui avait besoin de lire l’heure en pilotant sans lâcher les commandes.
Le modèle Santos-Dumont 2021, avec son boîtier extra-plat et son mouvement à remontage manuel, est un exercice d’élégance pure. Le cadran argenté, les chiffres romains, les aiguilles bleues en acier chauffé — tout est calibré au millimètre.
Pourquoi c’est important : face à la frénésie des montres sportives en acier, la Santos-Dumont rappelle qu’il existe un autre horlogerie — plus fine, plus discrète, plus ancienne.
4. A. Lange & Söhne Odysseus — Le sport selon la Saxe
Lancée en 2019, l’Odysseus de Lange est la première montre sportive de la manufacture de Glashütte. En 2021, la version acier (référence 363.179) avec cadran bleu et bracelet intégré continue de faire parler d’elle. Boîtier de 40,5 mm, étanchéité à 120 mètres, calibre Datomatic L155.1 battant à 4 Hz avec 50 heures de réserve de marche.
Ce qui distingue l’Odysseus, c’est la finition. Le mouvement est décoré selon les standards Lange — côtes de Glashütte, chatons en or vissés, gravures à la main — dans une montre sportive. C’est un objet schizophrène : robuste à l’extérieur, haute couture à l’intérieur.
Pourquoi c’est important : Lange a prouvé qu’une manufacture ultra-traditionnelle pouvait entrer sur le segment du sport de luxe sans trahir son ADN.
5. Tudor Black Bay Fifty-Eight — La conquête du 39 mm
Tudor, la marque sœur de Rolex, continue en 2021 de dominer le segment des montres de plongée accessibles en haute horlogerie. La Black Bay Fifty-Eight — nommée en référence à la première montre de plongée Tudor de 1958 — séduit par son boîtier de 39 mm, sa lunette en aluminium et son calibre manufacture MT5402 certifié COSC.
En 2021, Tudor décline la BB58 en version « Navy Blue » avec cadran et lunette bleu marine, et enrichit la collection avec des bracelets tissu Jacquard fabriqués par Julien Faure à Saint-Étienne. Le prix public reste sous les 4 000 euros — un rapport qualité-prix qui met la pression sur l’ensemble du marché.
Pourquoi c’est important : Tudor démontre qu’on peut offrir un mouvement manufacture, une étanchéité à 200 mètres et un design iconique sans vendre un organe vital.
6. Bulgari Octo Finissimo Perpetual Calendar — L’Aiguille d’Or GPHG 2021
Le Grand Prix d’Horlogerie de Genève 2021 couronne la Bulgari Octo Finissimo Perpetual Calendar avec l’Aiguille d’Or, le prix suprême. Ce quantième perpétuel extra-plat — 5,80 mm d’épaisseur totale — est un concentré de prouesse technique. Le calibre BVL 305 intègre un quantième perpétuel complet (date, jour, mois, année bissextile, phases de lune) dans une épaisseur de mouvement de 2,75 mm.
Bulgari, avec la gamme Octo Finissimo, a battu huit records du monde d’épaisseur depuis 2014. Le GPHG 2021 consacre cette stratégie de l’ultra-fin comme l’une des voies d’excellence de l’horlogerie contemporaine.
Pourquoi c’est important : ce prix envoie un message clair — l’innovation horlogère ne se résume pas aux montres compliquées. La finesse est une complication en soi.
7. H. Moser & Cie Streamliner Perpetual Calendar — L’indépendant qui boxe au-dessus
La maison H. Moser & Cie, basée à Neuhausen am Rheinfall, est l’un des indépendants les plus audacieux de la scène horlogère. En 2021, elle dévoile le Streamliner Perpetual Calendar : un quantième perpétuel intégré dans un boîtier coussin de 42,3 mm avec bracelet intégré, animé par le calibre HMC 812 développé avec Agenhor.
Le cadran fumé, signature de Moser, est d’une beauté hypnotique — les dégradés de couleur sont obtenus par une technique de galvanoplastie exclusive. Le quantième perpétuel n’affiche aucun sous-cadran — date, jour et mois sont intégrés dans le cadran principal avec une élégance minimale.
Pourquoi c’est important : Moser prouve qu’un indépendant produisant quelques milliers de montres par an peut rivaliser techniquement et esthétiquement avec les géants.
8. Czapek Antarctique Rattrapante — Le fantôme de Patek
Voilà une histoire qui fait sourire. Czapek, la marque cofondée par Franciszek Czapek — le même Czapek qui fut le premier associé de Patek avant leur séparation en 1844 — a été ressuscitée en 2015 par une équipe de passionnés. En 2021, Czapek présente l’Antarctique Rattrapante : un chronographe à double aiguille squelettée dans un boîtier de 42,5 mm en acier, limité à 77 pièces.
Le calibre SXH5 à micro-rotor est développé en interne. La rattrapante — un mécanisme qui permet de chronométrer deux événements simultanés — est l’une des complications les plus difficiles à réaliser. La proposer dans une montre sportive à bracelet intégré, chez un indépendant, c’est un tour de force.
Pourquoi c’est important : le retour de Czapek est un pied de nez magnifique à l’histoire. Le partenaire oublié de Patek revient par la grande porte.
9. Grand Seiko Hi-Beat 36000 80 Hours — L’excellence japonaise reconnue
Le GPHG 2021 décerne le Prix de la Montre Homme à Grand Seiko pour son calibre 9SA5 — un mouvement Hi-Beat à 36 000 alternances/heure avec 80 heures de réserve de marche. C’est la première fois qu’un mouvement japonais combine haute fréquence et autonomie aussi longue.
Le 9SA5 intègre un double barillet et un échappement à impulsion directe « Dual Impulse » — une invention propre à Grand Seiko qui réduit la friction de manière comparable à l’échappement co-axial d’Omega, mais par une voie technique totalement différente.
Pourquoi c’est important : la reconnaissance de Grand Seiko par le GPHG confirme que l’excellence horlogère n’est plus un monopole suisse.
10. Audemars Piguet Royal Oak « Jumbo » Extra-Thin — L’icône réinventée
Pour les cinquante ans de la Royal Oak en 2022, Audemars Piguet commence à préparer le terrain dès 2021. La Royal Oak « Jumbo » Extra-Thin référence 16202 reçoit le nouveau calibre 7121 ultra-mince (2,45 mm d’épaisseur) avec 55 heures de réserve de marche. Le boîtier reste fidèle aux 39 mm originaux de Gérald Genta en 1972.
Au GPHG 2021, la Royal Oak Jumbo remporte le Prix de la Montre Iconique — une catégorie créée pour honorer les rééditions des grands classiques.
Pourquoi c’est important : la Royal Oak est l’archétype de la montre sportive de luxe. Sa refonte avec un nouveau mouvement manufacture prouve que l’icône peut évoluer sans se trahir.

Ce que 2021 nous apprend
Si tu prends du recul, 2021 raconte trois histoires simultanées. La première, c’est la fin d’une ère : la Nautilus 5711 s’éteint, l’Explorer revient à ses origines, la Royal Oak se prépare pour ses 50 ans. Les icônes se réinventent ou disparaissent.
La deuxième, c’est la montée des indépendants : Moser, Czapek, Grand Seiko (indépendant à sa manière) prouvent que la créativité et l’excellence technique ne sont plus réservées aux grands groupes.
La troisième, c’est l’ultra-fin comme nouvelle frontière : Bulgari avec l’Octo Finissimo, AP avec le nouveau calibre 7121, Piaget en coulisses — la course à la minceur est le nouveau terrain de compétition de la haute horlogerie.
2021, c’était une année où le marché secondaire a explosé, où les files d’attente chez les concessionnaires sont devenues absurdes, et où le monde horloger a prouvé une fois de plus qu’il savait se réinventer. Pas mal, pour une industrie qui fabrique des objets dont le smartphone a théoriquement rendu l’usage obsolète.
— Jean-Marc B.